Quel caractère ! Eironeia

Les Caractères de Théophraste ont traversé les siècles. Que vous soyez helléniste ou simple observateur, vous en connaissez sûrement quelques-uns. Aujourd’hui nous vous faisons rencontrer, les M. et Mme Ironique, les Eironeias.

 

EIRONEIAS

 

L’eirôneia (εἰρωνεία), pris en un sens général, est une affectation d’humilité dans les actes et dans les paroles. Et voici quelle sorte d’homme est l’eirôn (le dissimulé, celui qui interroge en feignant l’ignorance ou qui en dit moins qu’il ne pense). Il aborde ses ennemis afin de ne pas laisser paraître qu’il les hait. Il vante, quand elles sont là, les personnes qu’il vient d’attaquer en secret ; et, si elles ont perdu un procès, il leur exprime ses condoléances. Il affecte de ne pas en vouloir à ceux qui l’ont diffamé ; et les propos hostiles dont il est l’objet ne le mettent pas en colère. Avec les gens qui, ayant subi quelque tort, viennent s’en plaindre, il garde dans la conversation un ton impassible. Si l’on insiste pour le voir sur l’heure, il fait dire de repasser plus tard. Il ne confie rien de ses affaires et prétend toujours qu’il n’a pas encore pris parti. « Il ne fait, dit-il, qu’arriver ; il était trop tard, il a été malade. » Aux personnes qui sollicitent un prêt à intérêt ou un prêt d’amitié…il donne, mais en demandant qu’on ne le nomme pas (texte suggéré par l’édition Budé pour la fin de la phrase qui est lacunaire).  Quand il vend quelque chose sur le marché, il dit qu’il ne vend pas ; et, au contraire, quand il ne vend pas, qu’il vend. Ce qu’il a entendu, il prétend ne pas l’avoir entendu ; ce qu’il a vu, ne l’avoir pas vu ; ou, s’il en convient, il feint au moins de ne pas s’en souvenir. Il répond tantôt qu’il « réfléchira », tantôt qu’ « il ne sait pas », tantôt que « cela l’étonne » tantôt qu’ »il s’était fait déjà, lui aussi, ce raisonnement ». Bref, c’est un homme qui excelle dans les formules de ce genre : « Je ne suis pas convaincu. — Je ne crois pas. — Tu me vois stupéfait. — D’après ce que tu as dit, il aurait bien changé. — A vrai dire, ce n’est pas de cette façon qu’il m’exposait la chose. —Voilà qui me paraît bien invraisemblable. — Va dire cela à un autre. — J’ai peine à ne pas te croire, comme à le mal juger ; tu m’embarrasses fort. — Prends garde d’être trop vite crédule. »

 

Voilà le langage, les détours, les reprises que l’on doit attendre du dissimulé. Ces caractères doubles et artificieux, il fait s’en garder plus que des vipères.

 

Extrait des Caractères, Texte établi et traduit par Octave Navarre, CUF, Les Belles Lettres, 2003


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