Remedia Morbis - IV. Remèdes contre la calvitie

Tous les quinze jours, Nicola Zito vous invite à découvrir les remèdes médicaux les plus curieux des Anciens, entre science, magie, astrologie et superstition. Libre à vous de les expérimenter !

Il a beau avoir composé un Éloge de la Calvitie à la fin du IVe ou au début du Ve siècle de notre ère[1], le philosophe néoplatonicien Synésios de Cyrène n’en décrit pas moins avec une efficace ironie le désespoir que peut causer chez un homme la chute des cheveux : « alors quel dieu, quel démon n’ai-je pas omis d’accuser ? Je me laissais même entraîner à composer un éloge d’Epicure, non que j’éprouvasse les mêmes dispositions que lui envers les dieux, mais afin de pouvoir, moi aussi, les mordre le plus profondément possible, en guise de représailles. Je me disais en effet : “Où est la Providence, quand nul n’est traité selon son mérite ? Et quelle faute ai-je commise pour paraître plus disgracieux aux femmes ?” ».

Comme de nos jours, la perte d’une belle chevelure, considérée comme la protection et l’ornement naturels de la tête[2], représente pour les Anciens une source de problèmes d’ordre à la fois esthétique et psychologique, et de nombreux textes nous ont transmis des remèdes contre la calvitie. Et s’ils étaient plus efficaces que les produits, onéreux mais souvent inutiles, que nous propose l’industrie cosmétique ?

Mais commençons par les causes que nos ancêtres attribuaient à la calvitie. Pour l’auteur des Problèmes hippocratiques, composés aux environs des VIIIe-IXe siècles de notre ère[3], la pousse des poils dépend de « l’humidité dans le cerveau qui est proportionnée » (Prob. 118) : toute modification de cet équilibre entraînera donc la chute des cheveux, comme il arrive par exemple chez ceux qui jeûnent à cause d’un excès de sécheresse, ou chez les vieillards à cause d’un excès d’humidité (Prob. 119)[4]. Voilà pourquoi selon l’astrologue Firmicus Maternus (ive siècle de notre ère), lors d’une géniture nocturne que préside Saturne, la planète froide et humide par excellence[5], cette dernière « dénude la tête en raréfiant les cheveux, ou il donne des gens chauves dont les cheveux tombent de façon gênante » (Mathesis, IV, 19, 7)[6].

Que l’on considère ou non les divinités célestes comme les responsables de la calvitie, de quelle manière peut-on essayer de prévenir ou résoudre ce fâcheux problème ? Le grand médecin Galien de Pergame (iie siècle de notre ère) cite plusieurs recettes contre la chute des cheveux. Celle qui est tirée de la Boîte à remèdes d’Héras de Cappadoce, qui exerça l’activité médicale au début de notre ère et qui s’inspira vraisemblablement de son prédécesseur Héraclide de Tarente (ier siècle avant J.-C.), connut un grand succès dans l’Antiquité[7] : « broyez du ladanum tout en le macérant dans du vin sec et en versant en outre, tour à tour, de l’huile de myrte et du vin, de manière à obtenir la consistance du miel, et oignez-en la tête avant et après le bain » (Médicaments composés selon les lieux, I, 2). Les propriétés médicales que les Anciens attribuaient aux différentes composantes de leurs remèdes ne sauraient être séparées de leur valeur symbolique. Ainsi le myrte est-il la plante associée à Aphrodite[8], déesse de la beauté et patronne, dans les textes astrologiques, de l’harmonie et de l’ordre de la nature[9], que la calvitie vient perturber et qu’il faut précisément restaurer. Quant au miel, s’il exerce bien évidemment le rôle de liant et de conservateur dans la préparation de l’onguent, il est également un symbole de régénérescence associée à la naissance spontanée des abeilles : que l’on songe par exemple à l’épisode d’Aristée chez Virgile (Géorgiques, IV, 317-558)[10].

Galien nous a également transmis des recettes contre la chute des cheveux, ou peur leur croissance, attribuées rien de moins qu’à la célèbre reine Cléôpatre (ier siècle av. J.-C.)[11], auteure semble-t-il d’un un traité de cosmétique intitulé Kosmètikon. Que nous conseille Sa Majesté ? « Coupez les racines de tendres acores et extrayez-en le suc ; faites griller des mouches et mélangez dans une bouillie ; broyez ensemble de la graisse d’ours et de l’huile de cèdre et mélangez au reste, puis administrez en onction » (Médicaments composés selon les lieux, I, 2). Là aussi, les animaux mentionnés par la souveraine dans sa recette ont été bien choisis aussi en fonction de leur valeur symbolique : les mouches sont en effet associées à la fertilité et à la prolifération[12], alors que l’ours symbolise entre autres la régénérescence (il hiberne sans se nourrir) et la pilosité (en raison de l’aspect touffu de sa fourrure)[13]. Quoi de mieux quand on veut faire renaître une abondante chevelure ?

Mais pour ceux d’entre vous qui se sentiraient plus à l’aise en utilisant des minéraux, il ne faut pas oublier les précieux conseils du Lapidaire orphique, composé vraisemblablement au ive siècle de notre ère. Son auteur vante en effet les propriétés de la pierre appelée “corne de cerf” : il s’agit soit d’un fossile soit d’une concrétion naturelle dont la forme, due au hasard, imite les bois du cerf.[14]. « Elle mettra sur ton crâne, si lisse qu’il puisse être, un duvet abondant ; si tu la broyes dans l’huile et appliques l’onguent chaque jour sur tes tempes, tu verras très vite refleurir sur ta tête une chevelure épaisse » (v. 252-255). Pourquoi le cerf ? Car c’est un symbole de renouveau (ses bois tombent, puis repoussent), également lié à la sexualité et à la fertilité[15], ce que confirment d’une part le pouvoir qu’a cette même pierre de garantir une « concorde indestructible » aux jeunes mariés pour peu que l’homme l’emporte dans le lit conjugal (Lapidaire, v. 256-259), d’autre part l’association du cerf à la planète Vénus dans certains textes astrologiques[16].

Vous avez tout lu ? C’est à vous maintenant de tester ces remèdes si le cœur vous en dit, même si face à certains des ingrédients que nous proposent les Anciens, le seul remède possible contre la calvitie semblerait être une résignation stoïcienne…

 

Bibliographie

Bouché-Leclercq 1899 : A. Bouché-Leclercq, L’astrologie grecque, Paris, 1899.

CCAG : Catalogus Codicum Astrologorum Graecorum, I-XII, Bruxelles, 1898-1953.

Halleux-Schamp 1985 : Les Lapidaires grecs, éd. par R. Halleux et J. Schamp, Paris, 1985.

Jouanna-Guardasole 2017 : Problèmes hippocratiques, éd. par J. Jouanna et A. Guardasole, Paris, 2017.

Lamoureux-Aujoulat 2004 : Synésios de Cyrène, Opuscules (I), éd. par J. Lamoureux et N. Aujoulat, Paris, 2004.

Ludwich 1877 : Maximi et Ammonis Carminum de actionum auspiciis reliquiae. Accedunt Anecdota astrologica, recensuit A. Ludwich, Lipsiae, 1877.

Marganne 1980 : M.-H. Marganne, « Une étape dans la transmission d’une prescription médicale : P. Berl. Möller 13 », dans R. Pintaudi (éd.), Miscellanea papyrologica, Florence, 1990, p. 179-183.

Olivieri 1934 : A. Olivieri, Melotesia planetaria greca, Naples, 1934.

Stephens 2015 : Callimachus, The Hymns, ed. by S. A. Stephens, Oxford, 2015.

Vincent 2010-2011 : A.-L. Vincent, Édition, traduction et commentaire des fragments grecs du Kosmèticon attribué à Cléopâtre, mémoire, Université de Liège, 2010-2011.

 

[1] Lamoureux-Aujoulat 2004, p. 9-10.

[2] Lamoureux-Aujoulat 2004, p. 34 et passim.

[3] Jouanna-Guardasole 2017, p. xxxv.

[4] Voir le commentaire de Jouanna-Guardasole 2017, p. 176-176.

[5] Bouché-Leclercq 1899, p. 96. Pour Ptolémée la planète est froide et sèche à la fois (Bouché-Leclercq 1899, p. 93, Olivieri 1934, p. 9), ce qui peut également expliquer son patronage sur les poils, que fait tomber un excès de sécheresse ou d’humidité.

[6] Pour le patronage que Saturne exerce sur les poils, cf. également CCAG, VII, p. 96, l. 11-12 καὶ <κυριεύει> … τῶν ἐν τῷ σώματι τριχῶν.

[7] Marganne 1980, p. 180, 182, 183.

[8] Voir par ex. Vincent 2010-2011, p. 68 et n. 1-2 ; Stephens 2015 ad Call. Dian. 201 μύρτοιο δὲ χεῖρες ἄθικτοι.

[9] Olivieri 1934, p. 23.

[10] Vincent 2010-2011, p. 89-90.

[11] Vincent 2010-211, p. 9-13.

[12] Vincent 2010-2011, p. 90.

[13] Vincent 2010-2011, p. 86-88.

[14] Halleux-Schamp 1985, p. 95, n. 1.

[15] Vincent 2010-2011, p. 88.

[16] Cf. par ex. les Anecdota astrologica publiés par Ludwich 1877, p. 122, l. 7 Ἀφροδίτη (ἐκληρώσατο) ἐλάφους.


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