Retour vers le futur

Qu’est-ce que le futur pour un Grec ou un Romain ? Quel sens l’avenir avait-il dans l’Antiquité ? Tous les quinze jours, Louise Routier-Guillemot vous propose un texte où les hommes du passé ont imaginé ce qui les attendrait.

 

Non, les Anciens ne nous regardent pas. On aimerait, pourtant, qu’ils nous aient devinés, qu’ils scrutent dans notre direction comme nous dans la leur. Qui sait, peut-être que d’un sens à l’autre, on se rencontrerait. On chercherait dans le passé ce qui nous rappelle à nous-même (la modernité de l’antique), tandis qu’eux, à tâtons, voudraient deviner leurs successeurs, et auraient de la suite des événements quelques idées déjà nettes (l’antiquité du moderne, ou la justification du nouveau par la clairvoyance des Anciens). Mais ce n’est pas ainsi que les Grecs et les Romains rêvent au temps et à l’histoire.

Ce n’est pas faute d’ampleur de vue. Ils avaient toute la fantaisie qu’il fallait pour penser le monde futur. Lucien racontant le périple interplanétaire de son bateau soulevé par une tempête aurait pu inventer des machines volantes qui existeraient bien plus tard. Ils auraient pu, dans les fictions les plus improbables, parler de peuples et d’époques à venir : ils avaient bien laissé couler leur regard si loin en arrière, par-delà les races de bronze, d’argent et d’or, qu’on y discernait encore des traces du chaos d’avant les Olympiens et leurs drôles d’aïeux. Ils n’ont pas fait le ménage autour d’un petit cercle de présent bien policé, comme on construit les Longs Murs pour protéger Athènes. Mais c’est toujours au présent que se ramènent les oracles ; même la poésie, qui, racontant le passé, se tourne tout entière vers le futur, conserve le présent à travers l’épreuve de l’avenir. Les Muses savent « ce qui est, ce qui a été et ce qui sera », mais de ce qui sera, elles n’en dévoilent jamais que des simulacres. Le futur s’esquisse dans les prédictions, ce n’est pas un savoir d’homme. Il n’y a pas de place pour nous dans leur imagination.

Et pourtant…

Il y a, dans l’amour de l’Être et des formes accomplies, un intérêt nécessaire pour ce qui dure, pour la longue traversée du temps. Et quand le déclin se mêle de l’éternité, comment savoir ce qui restera des hommes et de leur renommée ? Le sentiment de l’acmé, à Rome, ne s’est pas départi de l’idée bien contrariante de la fin future de l’Urbs. « Fata viam invenient », dit Jupiter : « Les destins trouveront leur voie »*. Énée arrivera en Italie, Rome gouvernera le monde : et après ? Que fait-on de ce temps si long qui nous reste sur les bras ? D’ailleurs, est-on bien sûr qu’il soit si long ? Une catastrophe pourrait survenir, et c’est la fin d’un homme, la fin des hommes, la fin du monde. L’avenir est un au-delà dont on ne retourne pas. Mais contrairement à la mer qui fait disparaître les hommes, et au ciel où sont les demeures des dieux (deux domaines où il ne fait pas bon s’aventurer pour un mortel), le temps à venir n’est pas ἀτρύγετος, infécond (littéralement, « impossible à vendanger »). On y sème au contraire des paroles et des poèmes, et peut-être l’absence de sol constitué ne les empêchera-t-elle pas de s’y ramifier. Peut-être même pourrait-on trouver dans le présent des signes d’un mouvement qui le dépasse.

Et ce n’est pas là jouer les oracles : on ne survole pas le réel sur la flèche d’Apollon comme Abaris l’éthérobate** quand on cherche dans le présent ce vers quoi il se tourne. Les guerres d’aujourd’hui font craindre les suivantes, la politique veut que la cité tienne face à l’épreuve du temps. Le poète élégiaque, peu gentleman à ses heures, esquisse dans la belle dame sans merci qui lui a fermé la porte au nez la future vieille délaissée par tous ses soupirants, et Xerxès surplombant toute son armée qui couvre l’Hellespont d’armes d’or et d’argent, se met à pleurer : « Je songe, dit-il, qu’aucun de ces hommes ne sera vivant dans cent ans ». La question est moins : « À quoi ressembleront ces hommes qui ne seront pas nous ? » que : « Comment le présent peut-il diable tenir face à cette étrange limite ? ». Ou comment concilier l’angoisse de l’oubli (ou de la mort, allons-y franchement), et l’étonnement joyeux face à ce qui est tout de même, par Zeus.

Louise Routier-Guillemot

 

*Virgile, l’Énéide, X, 113

**philosophe-chamane qui préférait jouer les filles de l’air plutôt qu’arpenter le plancher des vaches, aux dires de Porphyre (Vie de Pythagore)


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