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Sappho la solitaire

Amis des Classiques, pour finir la semaine par un moment de beauté pure grâce à un peu de grec, quatre vers de Sappho lumineux et fascinants comme la lune évoquée dans le poème. Si vous n'avez pas étudié le grec, trouvez vite un ami helléniste pour vous lire et traduire ce court texte qui à lui seul donne envie d'apprendre la langue d'Homère.

Extrait des Letttres grecques, dirigée par Luigi Sanchi, Les Belles Lettres, juin 2020, p. 208 et 212

Sappho

Solitude nocturne

La concision de ce superbe fragment amplifie au fil des vers l’isolement de la poétesse, révélé au dernier vers.

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(hipponactéens acéphales)

∆έδυκε μὲν ἀ σελάννα
καὶ Πληΐαδες· μέσαι δὲ
νύκτες, παρὰ δ ̓ ἔρχετ’6 ὤρα,
ἔγω δὲ μόνα κατεύδω7. (fr. 168b)

6. Παρά... ἔρχετ(αι) : tmèse. 7. Κατεύδω : attique καθεύδω.

 

Née dans l’île de Lesbos, à Mytilène ou à Érésos, vers 610, Sappho (Σαπφώen ionien-attique, Ψάπφω en éolien) est la seule poétesse de l’Antiquité grecque dont l’œuvre, sous une forme très fragmentaire certes, nous soit parvenue de manière notable. De sa vie, l’on ne retiendra avec certitude que les indications tirées de sa propre œuvre. Contemporaine d’Alcée, Sappho appartenait comme lui à l’ancienne aristocratie, lettrée et raffinée mais en déclin, de l’île de Lesbos. Quelques-uns de ses fragments, de nature politique, témoignent d’une grande hostilité envers les tyrans qui menaçaient dangereusement l’ordre établi. Tout porte à croire que cela explique l’exil de Sappho, certainement en Sicile, ordonné par le tyran Pittacos (si ce n’est plus tôt, par Myrsile).

De son œuvre immense, que les philologues alexandrins avaient organisée en neuf livres selon des critères métriques, il ne subsiste qu’un seul poème complet, la fameuse Ode à Aphrodite, et des fragments, dont le nombre continue à croître au fur et à mesure des découvertes papyrologiques. La renommée de ces poèmes, qu’il faut bien entendu imaginer accompagnés de musique, tient à leur lyrisme : Sappho y a admirablement exprimé les sentiments amoureux, les désordres de lapsyché, les affres de l’amour. Sa poésie revêt un caractère extrêmement moderne, déplaçant les valeurs héroïques viriles, chantant les amours féminines de la poé- tesse, tantôt pour Anactoria, tantôt pour Atthis ou Gongyla. C’est ainsi que, dès la période hellénistique, la tradition a fait de Sappho une poétesse de l’homosexualité féminine – en dépit de l’anachronisme du terme – et a contribué au glissement d’acception du gentilé « lesbien » vers le sens qu’on lui connaît aujourd’hui. Cela s’appuie certes sur le caractère extrêmement sensuel de ses poèmes, où Aphrodite et Éros sont régulièrement convoqués, et sur l’assurance que la poétesse était à la tête d’une communauté de jeunes filles. Il n’en demeure pas moins que Sappho fut mariée et qu’elle eut une fille. Quoi qu’il en soit, qu’une femme évoque ces relations amoureuses féminines est tout à fait exceptionnel dans la littérature grecque.

Très appréciée et admirée dès l’Antiquité, la poésie de Sappho connut de nombreux imitateurs et descendants. Désignée par la tradition comme la « dixième Muse », Sappho influença également les poètes latins, dont Catulle qui s’inspira de ses poèmes et reprit ses mètres, notamment la célèbre « strophe sapphique ». Son influence se ressent même à l’époque moderne, comme dans la Phèdre de Racine, qui montre que le dramaturge fut un lecteur assidu de la poétesse grecque.


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