Umbra Erasmi

Die Lunae 23° mensis Novembris

 

Omnium animis adhuc commotis, Lunae die praeterito, triduo postquam caedes Lutetiae Parisiorum patratae erant, in contione quam Rei Publicae praeses Versaliis coram omnibus magistratibus habuit, Gallos territoribus bellum indixisse praedicavit : ob eam causam bellicas aeronaves exercitus nostri jam castra Rei Publicae Mahumetanae apud Callinicum in Syria pyrobolis oppugnavisse ; se autem operam daturum sedulam ut Ruteni, qui ipsi binis hebdomadibus ante Galliam feriti essent, aeroplano vectorio ex suis deleto in regione Sinaï, vires suas et nostris et Americae Foederatae consociarent, quamvis antea antistites utriusque nationis de rebus Syriacis inter se maxime dissensissent ; itaque nos una acie impetum in hostem communem facturos esse ; ceterum summis viribus curatum iri ut in Gallia omnia loca in tuto servarentur territoribusque obstaretur ; ipsum denique in tres menses tumultum decrevisse. Etenim die sequenti, qui fuit Martis dies, dux totius cladis Sancti Dionysii necatus est ejusque commilitones in vincula conjecti, e qua re sane est laetandum, cum ii sicarii alios impetus in urbe capite praeparare viderentur.

In tali occasione quam utile sit domi cives summopere tueri, nemo est qui id infitietur. Quamquam, quod ad bellum quidem attinet, ansae dantur ad reprehendendum. Nam quam causam imprimis adferamus statui rerum qui nunc est, nisi bellum quod in illis Orientis plagis iam paene quintum decimum annum saevit ? Quid aliud natura sua faciat bellum quam ignem excitet ? Quin immo sunt qui putent multo plures victimas quam Lutetiae, et plerasque innocentes, bello aerio perituras esse, cum eminus non semper certo ictu in hostem tendatur...

Huc liceat principem humanitatis arcessere, Erasmum :

« Quod si quicquam est in rebus mortalium, scribebat ille in Adagiis, quod cunctanter aggredi conveniat, immo quod opporteat modis omnibus fugere, deprecari, propellere, certe bellum est, quo non alia res vel magis impia vel calamitosior vel latius perniciosa vel haerens tenacius vel taetrior et in totum homine indignior. » Hominem enim animal nudum et inerme generatum esse addebat, ad impetum minime aptum, cuius bracchia facilius amplectantur quam laedant osque libentius osculetur quam mordeat atque animus, bonis artibus et magnis cogitationibus pronus, ultro inclinetur ad benevolentiam.

Huic aetati, in Europa quidem, fata ita faverunt ut continua pace usa sit. Plerique enim magistratus qui res nostras gerunt hac luce nondum fruebantur ubi bellum alterum mundanum finitum est neque eorum grandiores e pueris excesserant cum pax in Algeria parta sit. Dulce bellum inexpertis (Erasmi Adagium 145.)

 

L'ombre d'Erasme

Lundi 23 novembre

 

Le pays était encore bouleversé quand, lundi dernier, trois jours après les attentats de Paris, le président de la République, dans son discours devant le Congrès réuni à Versailles, déclara que la France était en guerre contre les terroristes; que nos avions de chasse avaient déjà bombardé des positions de l'Etat Islamique à Raqqa en Syrie; que, malgré les graves dissensions apparues entre les deux puissances sur la question syrienne, il s'employait lui-même activement à faire entrer dans l'alliance militaire avec les Etats-Unis les Russes, frappés eux aussi lors de l'attentat du Sinaï contre un avion de ligne, deux semaines auparavant; qu'une grande coalition serait ainsi formée contre l'ennemi commun; que par ailleurs tous les lieux publics seraient étroitements protégés en France, les terroristes pourchassés; qu'il avait enfin lui-même décidé de prolonger l'était d'urgence pour trois mois. De fait, dès le lendemain mardi, l'organisateur des attentats a été tué à Saint-Denis et ses complices arrêtés, ce dont il y a lieu de se réjouir, naturellement, car ces assassins, paraît-il, préparaient de nouveaux attentats dans la capitale.

Dans des circonstances pareilles, nul ne songe à contester qu'il soit utile de protéger les citoyens avec des moyens renforcés. Cependant, pour ce qui touche à la guerre, il est permis d'exercer son sens critique. En effet, quelle est la cause profonde de la situation actuelle? N'est-ce pas la guerre qui fait rage dans ce proche Orient depuis près d'une quinzaine d'années? Or, par sa nature même, la guerre saurait-elle faire autre chose que de mettre de l'huile sur le feu? Au demeurant, les raids aériens ne laissent pas d'inquiéter les bons esprits : ne risquent-ils pas de tuer plus d'innocents que les attentats de Paris, tant ces guerres à distance manquent de précision?...

Citons ici Erasme, le plus éminent des humanistes, qui écrivait dans ses Adages:

« S'il est parmi les choses humaines rien qu'il faille entreprendre avec plus de précautions, rien que l'on doive fuir de toutes les manières, conjurer, repousser, c'est assurément la guerre, qui est le fléau le plus impie, le plus calamiteux, le plus lourd en destructions, le plus enraciné une fois qu'il s'est donné libre cours, le plus abject, en un mot le plus indigne de l'homme. » Il ajoutait que l'être humain a été engendré nu et désarmé, qu'il n'est rien moins que fait pour se battre, lui dont les bras embrassent mieux qu'ils n'attaquent, dont la bouche donne plus volontiers des baisers que des morsures, dont l'esprit, enfin, naturellement enclin à la vertu et aux grandes pensées, penche spontanément vers la bienveillance.

En Europe, la génération présente a eu assez de chance pour vivre dans une paix perpétuelle. Et la plupart de nos dirigeants français n'étaient même pas nés quand la seconde guerre mondiale a pris fin; les plus âgés d'entre eux n'étaient pas sortis de l'enfance quand la paix a été faite en Algérie. « La guerre est belle pour ceux qui ne l'ont pas connue » (Erasme, Adage 145.)   

 

Fabrice Butlen.