Un extrait de La langue géniale - Je, nous deux, nous. Le duel

            Les yeux, les oreilles, les mains, les pieds.

            Les frères, les amis, les alliés.

            Les amants.

            Du point de vue grammatical, le grec ancien comptait jusqu’à trois : un, deux, deux ou plus.

            En plus des mêmes nombres que dans nos langues, servant à compter les choses et donc à mesurer la vie, le singulier je et le pluriel nous, le grec ancien possédait un troisième nombre : le duel, nous deux. Deux yeux, τὼ ὄμματε, deux mains, τὼ χεῖρε, deux frères, τὼ ἀδελφῶ, deux chevaux, τὼ ἵππω. Et surtout, deux personnes, τὼ ἀνθρώπω.

            Le duel n’exprimait pas une simple somme mathématique, un plus un égale deux. Pour les banals calculs de la vie quotidienne, il existait le pluriel, exactement comme aujourd’hui. Le duel exprimait en revanche une entité double, un plus un égale un formé de deux choses ou de deux personnes liées entre elles par une connexion intime. Le duel est le nombre du pacte, de l’accord, de l’entente. C’est le nombre du couple, par nature, ou de la mise en couple, par choix.

            Le duel est à la fois le nombre de l’alliance et de l’exclusion. Deux, ce n’est pas seulement le couple. C’est aussi le contraire d’un : le contraire de la solitude. C’est comme s’il y avait un grand enclos : ceux qui sont à l’intérieur, au duel, savent bien qu’ils y sont. Ceux qui sont à l’extérieur en restent irrémédiablement exclus. À l’intérieur ou à l’extérieur.

            Tout comme l’aspect, le duel aussi arrive au grec ancien depuis les greniers du sens linguistique indo-européen. Il s’agit par conséquent d’un nombre antique, pur. Une façon de donner sens au monde par le nombre. Le latin, d’où viennent nos langues romanes, céda tout de suite et ne conserve plus aucune trace du duel, pas même dans les tout premiers textes ; le duel se trouve en revanche en sanskrit, et aujourd’hui encore en lituanien et dans les langues slaves. Les langues sémitiques comportent aussi une forme de duel, y compris l’arabe moderne.

            En grec ancien, le duel n’était pas une bizarrerie. Ce n’était pas un caprice mathématique de la langue ni de ses locuteurs. Ce nombre était délibérément adopté, que ce soit à chaque cas de la flexion nominale, ou à chaque personne de la flexion verbale, toutes les fois qu’étaient évoquées deux personnes ou deux choses unies : ce pouvait être une paire unie par nature, comme les yeux et les mains, ou bien réunies, ne serait-ce que de manière momentanée, comme les amants. Un nombre qui toutefois tend, depuis l’époque d’Homère, à osciller, à se confondre, à disparaître et à réapparaître selon l’utilisation – libre, très libre – qu’en font les auteurs. Pour les Grecs, le duel existe là où il est utile au sens, là où le locuteur en ressent la nécessité. Et cependant, les archaïsmes de l’indo-européen, vestiges d’une langue qui n’existe plus désormais, disparaissent tout de suite de la langue courante.

            Le duel était un mode de calcul du monde, une façon de mesurer la nature des choses et les relations entre elles. C’était un nombre très concret. Très humain. Sensible, logique ou illogique selon les cas : c’est ainsi que va la vie. Le duel était le moins banal des nombres, difficile à classer, impossible à normaliser. (...)
            Ce fut une adolescente de Livourne, en deuxième année du lycée classique[1], à qui je donnais des cours de grec, qui me fournit l’une des définitions les plus originales du duel grec que j’aie jamais entendue : « Le duel, c’est ce truc qui ne tombe jamais dans les versions, donc, à peine étudié, on l’oublie tout de suite ; et puis, une fois, une seule fichue fois, on tombe dessus dans un devoir en classe et alors il nous le fait payer si cher qu’on ne l’oublie plus jamais. »
            Oui, il faut bien l’admettre, on ne rencontre presque jamais le duel dans les versions scolaires.
            J’ai bien dit presque.
            Ce presque se mesure à l’aune du grec ionien-attique, le dialecte de Platon et de Périclès, que nous étudions à l’école. Et c’est précisément dans la langue d’Athènes, du Parthénon et de l’Acropole que le duel se conserve avec la plus grande cohérence et la plus grande fréquence.
p.74-75

 


[1] La quinta ginnasio est la deuxième des cinq années qui constituent le cursus du lycée classique italien. (N.d.T.)


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