Vénus et Priape. Anthologie de poésie érotique néo-latine du Quattrocento

 

Avec les beaux jours qui sont revenus, La Vie des Classiques vous offre aujourd'hui un bouquet de fleurs bien vif : quelques extraits de Vénus et Priape, une anthologie de poésie érotique néo-latine du Quattrocento éditée et traduite par Charles Senard. 

 

 

ANTONIO BECCADELLI

Antonio Beccadelli (1394-1471), dit le « Panormite », du nom de sa cité natale, Palerme (Panhormus en latin). Nommé poète de cour par le duc de Milan Filippo Maria Visconti en 1429 et couronné poète lauréat par l’empereur Sigismond en 1432, il termina ses jours comme panégyriste d’Alphonse le Magnagnime, roi de Naples, où il fonda la première des académies de la Renaissance. L’Hermaphroditus, son premier ouvrage, évoque le séjour à Florence et à Sienne du poète et fut rendu public à Sienne dans l’hiver 1425-1426. Il entra au service du roi Alphonse d’Aragon en 1434 comme conseiller, participa activement à la conquête du royaume de Naples dans lequel le souverain fit son entrée en 1443 et joua ensuite jusqu’à sa mort un rôle prééminent à la cour de Naples, animant notamment une académie d’humanistes, le Porticus Antoniana, qui devint à sa mort l’Académie Pontanienne.

 

Épitaphe de Nichina la Flamande, catin de haut vol

Si tu t’arrêtes un peu et si tu lis ces vers,

   Tu apprendras qui est la courtisane ensevelie dans cette terre :

« J’ai été enlevée de mon pays natal, toute mignonne, dans mes tendres années,

   Émue par les larmes de mon amant, émue par ses prières.

La Flandre m’a engendrée ; nous avons parcouru le monde entier,

   La paisible Sienne m’a accueilli pour finir. 

Mon nom – un nom connu – était Nichina ; je vivais au lupanar,

   C’était moi l’étoile du bordel !

J’étais belle et élégante, parfumée et plus brillante que l’or,

   Mon corps était plus blanc que neige,

Pas une Thaïs dans le bordel de Sienne

   Qui sut mieux que moi bouger et faire vibrer ses fesses.

Je dérobais des baisers aux hommes, la langue frémissante

   Et j’en donnais beaucoup, même après le coït.

Mon lit était couvert de draps blancs en grand nombre,

   Ma main complaisante nettoyait les membres ;

Il y avait un bassin au milieu de ma chambre, où je me lavais souvent ;

   Ma petite chienne caressante léchait ma cuisse humide.

C’était la nuit et quand une foule de jeunes gens me réclamait,

   J’ai soutenu cent assauts sans être rassasiée.

J’étais douce, j’étais aimable ; ils étaient nombreux à aimer ce que je faisais ;

   Mais rien, à part l’argent, n’avait de douceur pour moi.

 

PACIFICO MASSIMI

Pacifico Massimi (1406-1506) vécut une vie remarquablement longue et riche de voyages et péripéties : médecin dans les armées d’Alphonse d’Aragon, étudiant contestataire à Pérouse, hôte au palais Farnèse à Rome du pape Sixte IV, installé à Florence chez Iacopo Salviati, professeur à Lucques, hébergé enfin à la fin de sa vie à Rome par l’humaniste Angelo Colocci, qui l’encouragea à publier ses œuvres. Ses œuvres majeures sont les deux Hecatelegia (deux fois cent élégies), dont seul le premier fut publié de son vivant, en 1489 à Florence.

 

Il ne faut pas remettre à plus tard

Notre époque toute entière se renouvelle, s’écartant des mœurs antiques

   Et l’enfant est plus savant en toute matière que le vieillard.

Je vois sans cesse des choses nouvelles et sans cesse je renais,

   Dans un monde qui change, je deviens sans cesse nouveau.

La simplicité limpide s’en va dès l’enfance,

   Ce n’est pas le vieillard, mais l’enfant qui est sage.

Quand celui-ci a été avec moi pendant longtemps, il m’a dit :

   « Tu aurais dû tout demander, mais tu étais lent à le faire ! »

J’ai été trop lent, j’ai trop reculé l’accomplissement de mes désirs.

   Qui plume l’oiseau qu’il tient est un sage.

Il est idiot de vouloir rappeler une deuxième fois le lièvre qu’on a laissé filer,

   La proie qu’on a relâchée retombe rarement dans ses filets.

Ô combien en ai-je vu, quand une longue vieillesse

   Les accable, regretter l’occasion perdue.

Aucun jour ne revient jamais : il vole sur ses pieds rapides

   Et l’heure glisse facilement dans le jour qui se hâte.

Ce qui a été n’est plus ; ce qui est ne sera jamais plus ;

   Ce qui sera est incertain. Jouis de tout ce qui est !

Le champ fécond ne porte pas toujours les lourds épis de blé,

   La vigne n’a pas toujours ses grappes juteuses.

Cet arbre que tu vois aujourd’hui, qui porte tant de milliers de fruits,

   Bientôt n’en aura plus un seul à porter.

Pauvre de moi, je pouvais beaucoup – ce que je n’ai pas fait m’afflige.

   Cela me tourmente de m’être retenu et d’avoir patienté.

J’ai eu la bêtise de ne pas comprendre que ma saison était venue ; d’eux-mêmes,

   Tous les garçons, toutes les filles consentaient à mes voeux.

Tant de fois, je n’ai pas pris les baisers qui s’offraient ; j’ai refusé de prendre,

   Insensé, les fruits sur ma propre table.

Je le regrette et s’il n’est pas trop tard, je vais retrouver

   Tout le temps perdu et jouir de ce que j’ai laissé passer.

Mais c’est bien ainsi ; ce serait navrant si par hasard ils venaient :

   Je ne pourrais rien faire. Ma queue n’est pas propre à l’ouvrage.

Malheur à moi ! Elle est gisante et cent fourches ne pourraient pas la relever ;

   Voilà comment elle abaisse son chef éteint.

Si ma queue est morte, tout plaisir n’est pas mort :

   Si le vieux ne peut pas enfiler, il en a toujours envie ! 

 

Sur Martia

…Pourtant, un jour où je me promenais, sans but précis, 

   Allant à l’aventure, par les forêts et par les solitudes des forêts,

J’entendis je ne sais quoi, ou je crus l’avoir entendu

   – Pourtant le roseau des marais s’agitait un peu.

J’avançai, je m’approchai – qui pourrait jamais le croire ?

   Ma lumière serrait de grands lys dans sa main. 

Comme je l’avais vue, elle se mit à rire, ce rire rappela mon amour,

   D’une flamme assoupie émana un feu plus vif.

Elle rit et elle tira des soupirs du fond de sa poitrine

   Et elle se mit à parler ainsi, tout doucement, à son malheureux amant :

« C’est à toi que je viens, si tu l’ignores. Empare-toi des joies

   Longtemps attendues et noue tes bras autour de mon cou.

Glisse mille tendres baisers entre mes lèvres délicates.

   Que je sois toute entière unie à tout ton corps ! 

Mais allons vers les saules de la paisible rivière,

   Afin qu’aucune mauvaise langue ne puisse divulguer nos ébats. »

Ainsi dit-elle, à sa douce main s’enlaça la mienne

   Et, enlacés, nous allâmes vers les saules. Et je baisai.

 

CRISTOFORO LANDINO

Cristoforo Landino (1424-1498), célèbre humaniste florentin, fut professeur au Studio de Florence et commentateur de Dante et de Pétrarque. Il fut aussi l’auteur des trois recueils d’élégies latines de la Xandra (achevés vraisemblablement avant 1460) mêlant l’influence de l’élégie érotique antique et de la poésie pétrarquiste.

 

À Ginevra

Belle, avec tes cheveux blonds et dorés, 

Tes yeux noirs, tes joues éclatantes,

Si fière de toute ton apparence,

Tu t’avances, Ginevra, l’air sombre.

Et tu n’as cure d’apaiser

Ma flamme, ni de me secourir

Dans ma douleur – ah, tu es bien trop cruelle !

Non, tu m’opposes souvent un cruel dédain, 

Hostile, plus farouche que la lionne

Privée de ses chers petits, que vient de découvrir

Un chasseur hardi dans le désert lybien ;

Cela t’est égal que je reste allongé,

Une nuit après l’autre, à veiller,

Sur ton seuil qui est bien dur, tandis que je me dis

Que tes portes vont s’ouvrir, Ginevra,

Et que j’attends ton arrivée dans le plus grand danger.

Mais si tu finis par trouver bon de venir,

Après que la septième heure, déjà, s’est écoulée,

Tu t’approches et les portes restent fermées ;

Mais bien à l’abri, à travers une grille

De bronze, tu me parles et – maigre satisfaction !

Que je touche, ne serait-ce qu’une seule fois, ton tétin d’or,

Ta poitrine de neige et ta belle

Gorge, même de la main gauche,

Tu estimes que cela te coûterait beaucoup d’efforts,

Et si, sur tes tendres petites lèvres,

J’imprime un baiser, aussitôt, te voilà qui protestes.

Ah, quel prix ont les baisers que Gabriel

S’achète à présent,

De celle qui ne m’a jamais donné le droit, ne serait-ce qu’une fois,

De toucher son petit doigt !

Mais si tu as des cheveux blonds,

Qui, pour l’instant, resplendissent comme de l’or,

Qu’ils se changent, Ginevra, en cheveux blancs !

Si tes dents de neige et d’ivoire,

Se couvrent de taches noires et blêmes ;

Les fleurs qui brillent à présent sur tes joues roses 

Comme au printemps, avec mille charmes,

Si l’hiver sifflant les détruit et les réduit en poudre ;

S’il devient pareil à un cou de tortue,

Ton cou de cygne et si tes seins

S’emplissent de suc et enflent,

Comme ceux d’une nourrice,

Si ton pauvre ventre est labouré

Par de nombreux enfantements et devient

Pareil à une outre ridée et pleine de malheurs ;

Si enfin la vieillesse mauvaise

Accable ton corps délabré

Qui aujourd’hui s’épanouit dans son éclat,

Hélas, combien de larmes verseras-tu et de quelle façon, folle que tu es,

Quand, dédaignée, tu n’auras plus d’amant

Qui te jette même un regard. Alors le désir délirant des juments

Te tourmentera, devenue vieille,

Et, faisant rage autour de ton foie,

Un amour brûlant grandira et personne

Ne viendra à ton secours, par crainte de ta vieillesse honteuse.

Alors seulement, abandonnant ton insolence,

Tu prendras les devants et en me suppliant, en m’implorant,

Tu t’approcheras de moi et d’une voix douce,

Tu me diras vouloir me rendre les nuits que tu me refusais autrefois.

 

GIOVANNI PONTANO

Giovanni Pontano (1429-1503), d’origine ombrienne, passa sa jeunesse à Pérouse. Il se présenta à Alfonse Ier d’Aragon, alors en guerre contre Florence, en 1447 et le suivit à Naples où il se fixa. Il entra alors au service de la monarchie aragonaise des rois de Naples (Alfonse Ier, puis Ferdinand Ier), comme soldat, diplomate, conseiller, jusqu’à devenir, de 1486 à 1494, secrétaire d’état ; Ferdinand Ier lui confia aussi l’éducation de son fils, duc de Calabre, le futur Alfonse II, roi de 1494 à 1495. Après l’invasion française de Charles VIII et au retour des princes aragonais, il se retira de la vie politique. Sa mort, en 1503, survint deux ans après la chute définitive de cette famille. Il fut le successeur de Beccadelli à la tête de l’Académie Napolitaine et exerça une grande influence sur des écrivains plus jeunes, comme Sannazar et Marulle. Sa production littéraire, en prose et en vers, toute entière en latin, est considérable. Son œuvre poétique comprend notamment les Eclogae, six églogues en hexamètres ; le Parthenopeus siue Amores, deux livres de vers lyriques, d’inspiration amoureuse, en mètres variés ; le De Amore Coniugali, trois livres dans le mètre élégiaque, poésie de la famille ; les Hendecasyllabi seu Baiae, deux livres de poésie amoureuse en hendécasyllabes; et l’Eridanus, deux livres en distiques élégiaques.

 

Hymne à la Nuit

Nuit complice de l’amour, qui, au jeune fou d’amour

Amène la jeune femme qu’il désire,

Qui plais aux grands dieux et es l’amie,

Nuit bienveillante, de la douce lune,

 

Toi seule que vénèrent le Génie et l’Hymen,

Et Érycine, qui se réjouit quand son fils

Féroce, aiguise ses flèches cruelles,

Et tend son arc ;

 

Ô compagne et servante de la volupté,

Grâce à toi, quels bienfaits apporte la chambre à coucher !

Quels charmes, quels jeux, apporte le sommeil

Et quels délices !

 

Délices auxquels, unis l’un à l’autre, se livrent les amants,

Au milieu des étreintes et des murmures frémissants,

Au milieu des jeux et des tendres disputes,

Jusqu’à ce que l’ardeur de l’amour fasse rage,

 

Jusqu’à ce que vibrent leurs langues et qu’ils s’emparent de la fleur de leurs âmes

Dans leurs bouches gémissantes et s’effondrent d’un même

Mouvement, après avoir assouvi

Leur désir.

 

Toi, seul repos des choses et des hommes,

Tu éloignes les soucis amers et pesants

De l’esprit fatigué et tu réchauffes les coeurs

D’un sommeil bienfaisant ;

 

Tu reviens dans le ciel, le front couronné

De guirlandes d’étoiles, tu rends des forces,

En répandant une rosée bienvenue, aux plants de violettes et les champs

Tu les remplis de fruits.

 

Donne à mes vœux, grande déesse, de s’accomplir,

Qu’il me soit permis de m’emparer de l’objet de mes vœux,

Pour qu’une triste flamme ne dévore pas entièrement

Mon cœur brûlant.

 

À Fannia

Je t’en prie, ma chère petite Fannia,

Œil de Vénus, gloire de l’Amour,

Ordonne-moi d’embrasser ces lèvres délicates,

Pleines de suc, toutes tendres, toutes douces,

Je t’en prie, ma vie, mon amour,

Accorde-moi cette faveur que je réclame.

Ah, pourquoi hésites-tu ? As-tu peur de ton mari ?

N’aie pas peur, je t’embrasserai tout doucement.

Comme l’abeille, avide du tendre liquide,

Effleure la pointe du thym ou le safran rougissant,

Je te sucerai à peine le bout des lèvres

– Ces lèvres-ci, toutes douces,

Qui me rendront aussi vite heureux

Que malheureux, si tu refusais.

 

MICHAELE MARULLO

Michaele Marullo (c.1453 - 1500), né en Grèce, commença vraisemblablement sa formation d’humaniste à Naples. Soldat mercenaire de profession, il vécut notamment à Naples dans les années 1470, où il était une figure familière de l’Académie Pontanienne et combattit à Otrante contre les turcs, avant de prendre le parti des rebelles lors de la seconde révolte des barons. Il vécut à Florence à partir de la fin des années 1480, protégé de la branche cadette des Médicis (Les « Popolano »).  Ses quatre livres d’Épigrammes, comportant notamment des poèmes amoureux à la façon de Catulle ou des élégiaques érotiques antiques, furent publiés à Florence en 1497, avec la plus grande partie de ses célèbres Hymnes à la Nature, d’inspiration lucrétienne. Après avoir participé à la vaine résistance de Forli à César Borgia, il mourut en 1500 en traversant à cheval le fleuve Cecina en crue ; on retrouva sur lui, dit-on, un exemplaire du De natura rerum de Lucrèce.

 

À Néère

Je te dérobe un petit baiser, chaste Néère

   Et voici que j’ai laissé par mégarde mon âme sur tes lèvres,

Et suis resté longtemps inanimé ; comme elle ne revenait pas d’elle-même

   Et que son retard, si petit fût-il, pouvait m’être fatal,

J’ai envoyé mon cœur à la recherche de mon âme ; mais mon cœur lui aussi,

   Capturé par tes tendres yeux, ne m’est jamais revenu depuis.

Si je n’avais pas aussi puisé dans ce petit baiser, chaste Néère,

   La flamme qui soutient mon corps inanimé,

Il aurait été, crois-moi, le dernier à briller pour ton pauvre amant

   Ce jour où je t’ai dérobé un baiser.

 

IACOPO SANNAZARO

Jacopo Sannazaro (1456-1530), poète et humaniste napolitain, fut membre de l’Académie Pontanienne avant d’en prendre la tête. Il écrivit en italien le premier roman pastoral de la littérature européenne, l’Arcadia (1504) et est l’auteur en langue latine d’une épopée, De Partu Virginis, d’églogues, les Piscatoriae Eclogae, situées au bord de la baie de Naples, ainsi que de deux recueils d’Élégies et d’Épigrammes, d’où proviennent les poèmes retenus.

 

À Nina

Nina, donne-moi, je t’en prie, six cent baisers

Mais à moi seulement, qui te les demande ;

Non pas de ceux qu’une fille peut bien donner à son père

Ou qu’une sœur peut bien donner à son frère

Mais ceux qu’une jeune mariée donne à son époux quand il les lui réclame,

Et qu’une jeune fille donne au jeune homme qu’elle chérit.

J’aime les baisers qui prennent leur temps,

Pour que la volupté ne s’en aille pas de sitôt.

Je ne veux pas embrasser un marbre silencieux,

Nina, je ne veux pas embrasser le visage peint d’une déesse.

Mais je veux tenir ta langue toute entière

Entre mes douces lèvres mouillées,

La sucer, la mordiller tendrement,

Et, à la façon des colombes,

Me livrer à des jeux tendres,

Et éveiller des murmures caressants.

Ces baisers-là sont plus doux que le miel

De l’Hybla et le sirop de canne à sucre sicilien ;  

Eux seuls répandent les sucs

De l’ambroisie et du nectar, qu’ils sont seuls à contenir.

Si tu veux bien me les donner

Et me laisser toucher tes seins,

Comment veux-tu que j’accorde la moindre valeur

Aux richesses, à l’or et à tous les rois ?

Je n’échangerais pas tout cela

Pour le bonheur d’une nuit avec Aurore ou Vénus,

Ou celui, plus grand encore, de partager la couche d’Hébé,

Même si elle quittait son mari,

Non, même si elle me priait sans cesse et même si

Elle me promettait la jeunesse éternelle.


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