Anthologie – À la pêche aux… (Ovide)

1 avril 2025
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Image : Couverture de Ovide, Halieutiques
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Premier avril oblige, c’est le moment de parler… de poissons ! Mais plutôt que de vous en coller un dans le dos, nous vous proposons une pêche bien plus littéraire. Oubliez les grandes épopées : place à la poésie didactique, et plus précisément à la poésie halieutique (< ἁλιεύω [halieúō], « pêcher »). Si Athénée, dans ses Deipnosophistes, évoque pas moins de huit auteurs d’Halieutiques, seules deux œuvres sont parvenues jusqu’à nous : en grec, un poème en cinq chants d’Oppien de Cilicie ; en latin, un poème fragmentaire d’Ovide. Et c’est ce dernier qui, aujourd’hui, vous livre ses secrets de pêche… Saurez-vous mordre à l’hameçon ?

Noster in arte labor positus, spes omnis in illa.
Nec tamen in medias pelagi te pergere sedes
admoneam uastique maris temptare profundum :
inter utrumque loci melius moderabere funem
<…>
aspera num saxis loca sint – nam talia lentos
deposcunt calamos, at purum retia litus –
num mons horrentes demittat celsior umbras
in mare – nam uarie quidam fugiuntque petuntque –
num uada subnatis imo uiridentur ab herbis,
obiectetque moras et molli seruiat algae.
Discripsit sedes uarie natura profundi
nec cunctos una voluit consistere pisces.
Nam gaudent pelago quales scombrique bouesque,
hippuri celeres et nigro tergore milui
et pretiosus elops nostris incognitus undis
ac durus xiphias ictu non mitior ensis
et pauidi magno fugientes agmine thunni,
parua echenais - at est, mirum, mora puppibus ingens -
tuque, comes ratium tractique per aequora sulci
qui semper spumas sequeris, pompile, nitentes,
cercyrosque ferox scopulorum fine moratus,
cantharus ingratus suco ; tum concolor illi
orphos caeruleaque rubens erythinus in unda,
insignis sargusque notis, insignis iulis
et super aurata sparulus ceruice refulgens
et rutilus phager et fului synodontes et ex se
concipiens channe gemino sibi functa parente,
tum uiridis squamis, paruo saxatilis ore
et rarus faber et pictae mormyres et auri
chrysophrys imitata decus, tum corporis umbrae
liuentis rapidique lupi percaeque tragique,
quin laude insignis caudae melanurus et ardens
auratis muraena notis merulaeque uirentes
inmitisque suae conger per uolnera gentis
et captitis duro nociturus scorpius ictu
ac numquam aestiuo conspectus sidere glaucus.
At contra herbosa pisces laetantur harena,
ut scarus, epastas solus qui ruminat escas,
fecundumque genus maenae lamirosque smarisque
atque immunda chromis, merito uilissima salpa
atque auium dulces nidos imitata sub undis
et squamas tenui subfusus sanguine mullus,
fulgentes soleae candore et concolor illis
passer et Hadriaco mirandus litore rhombus,
tum epodes lati, tum molles tergore ranae
extremi …

C’est la technique qui règle nos efforts ; c’est en elle que sont tous nos espoirs.
Néanmoins je ne te recommanderais pas d’aller jusqu’en pleine mer ni d’explorer les profondeurs du large : dans un endroit intermédiaire tu seras mieux pour manœuvrer ta ligne. <…>
Observe si le fond est hérissé de rochers : – car il demande alors des roseaux flexibles, tandis qu’une côte dégagée demande des filets –. Observe si une montagne surplombant la mer y projette des ombres redoutables – car certains poissons les fuient, certains les recherchent –. Observe si des herbes poussant au fond des eaux le tapissent de verdure, s’il oppose des obstacles et si l’algue molle y règne. La Nature a varié la disposition des étendues sous-marines, et elle n’a pas voulu confiner tous les poissons au même endroit.
C’est ainsi que les uns aiment la haute mer comme les maquereaux, les boeufs, les hippures rapides, les milans au dos noir, le précieux hélops inconnu dans nos eaux, l’espadon cruel qui frappe aussi dur qu’une épée, les thons peureux qui fuient en troupe nombreuse, la petite échénéis – capable pourtant, ô merveille ! d’imposer aux navires un retard considérable –, et toi, pompile, compagnon des vaisseaux, qui suis toujours le sillage d’écume brillante qu’ils tracent à travers les plaines liquides, le cercyre farouche qui se tient en bordure des rochers, le canthare désagréable au goût, et puis le mérou qui est de même couleur et l’érythin écarlate dans l’onde bleue, le sargue marqué de taches, la girelle tachetée, le sparaillon dont la nuque dorée resplendit, le pagre vermeil, les fauves synodons, le serran qui se féconde lui-même grâce à sa double fonction génératrice, et puis le saxatile aux écailles vertes, à la bouche petite, la dorée poisson rare, les mormes bigarrées, la daurade qui imite l’éclat de l’or, et puis les ombrines au corps sombre, les loups rapides, les perches, les mendoles, et encore l’oblade remarquable par l’éclat de sa queue, la murène illuminée de taches dorées, les merles verdâtres, le congre qui blesse cruellement ses congénères, le scorpion capable de faire du mal par un rude coup de sa tête, et le bleu qui ne se montre jamais lors de la canicule.
Au contraire des poissons aiment le sable couvert d’herbes, comme le scare, qui seul rumine les seiches qu’il a dévorées, les mendoles prolifiques, le lamire, le picard, l’immonde chromis, la saupe justement méprisée, le poisson qui construit sous les eaux des nids douillets ressemblant à ceux des oiseaux, le surmulet dont les écailles sont légèrement teintées de sang, les soles éclatantes de blancheur, la plie qui est de même couleur, le turbot qu’on peut admirer sur la côte de l’Adriatique, et puis les larges épodes, et puis les baudroies au dos mou, enfin...

Ovide, Halieutiques, v. 82-127
C.U.F., Les Belles Lettres
ed. et trad. Eugène de Saint-Denis