Les amis de Guillaume Budé - La doctrine machiavélienne est-elle machiavélique ?

Cette chronique  raconte la vie des Classiques à la Renaissance. Des contemporains de l’humaniste Guillaume Budé (1467-1540) permettent de voir comment l’Antiquité alimente la culture, la pensée et la langue de l’époque. Hommage à l’ancêtre du Gaffiot, l’imprimeur Robert Estienne est le premier invité des Amis de Guillaume Budé. Sa devise : « Noli altum sapere, sed time », c’est-à-dire « ne t’élève point par orgueil, mais crains ». 

Forcément ! me direz-vous, chers amis des Classiques ! Depuis notre point de vocabulaire lors de la dernière chronique, vous savez que machiavélique signifie : « conforme à la doctrine politique de Machiavel considérée comme dépourvue de tout sens moral, d'honnêteté et d'intégrité », mais également « diabolique ». Notre propos aujourd’hui, hors de tout jugement moral sur l’œuvre de Machiavel, est de voir en quoi consiste cette pensée, cette doctrine machiavélienne présentée dans le Prince. Le sujet est vaste, nous ne retiendrons que quelques thèmes (développés en autant de chroniques).

 

Page des Dialogues de Pierre Salmon et Charles VI, un exemple de miroir médiéval. Source : Bibliothèque de Genève.

Tout en s’inscrivant dans ce genre littéraire, Machiavel rompt avec le genre du Miroir des Princes. Les Miroirs étaient des recueil de préceptes moraux à destination des princes afin qu’ils gouvernent le mieux possible. « Dans Le Prince, à la différence des grands miroirs, aucune référence à une quelconque transcendance religieuse : le souverain n’est en aucune façon […] à l’image de Dieu sur Terre, pas plus que son territoire n’est le reflet de l’empire divin, et il n’est fait nulle part allusion à un jugement de Dieu qui l’attendrait dans une autre vie. Il n’est qu’un potentat parvenu au pouvoir grâce à sa propre énergie (virtù) ou bien grâce à la chance (Fortuna) et à l’appui de forces extérieures, ce qui est moins sûr. Il doit donc, toujours dans l’urgence du moment, n’avoir que l’efficacité pour objectif. » (Jean-Yves Boriaud, Machiavel, éditions Perrin, chapitre 8)

Cette efficacité et les moyens d’y parvenir font que le Prince est parfois résumé en une maxime – « la fin justifie les moyens » – que Machiavel « n’a jamais prononcée » (Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, le Prince, PUF, collection Quadrige, 2014, p. 316). Qu’a-t-il écrit au juste ?

Qu’un prince fasse donc en sorte de vaincre et de maintenir son état : les moyens seront toujours jugés honorables et loués par tout un chacun, parce que le vulgaire se laisse prendre aux apparences et à l’événement, et dans le monde il n’y a que du vulgaire, et le petit nombre ne compte pas quand le grand nombre a sur quoi s’appuyer.

Chapitre XVIII, 18 (traduction de Paul Larivaille, p. 56)

Ce paragraphe, et d’autres, ont été résumés par la maxime « la fin justifie les moyens », or « ce que dit ici Machiavel est en fait plus complexe et plus précis : la sauvegarde de l’État justifiera toujours aux yeux de la majorité des citoyens le recours à n’importe quel moyen. » (Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, op. cit., p. 316). En effet, « Machiavel définit l’exigeante raison d’être de la politique : le Prince doit avant tout établir une Cité, c’est-à-dire assurer la stabilité d’une organisation collective, seule à même de permettre le bien commun. Dans une Italie alors divisée en une vingtaine d’entités politiques, toutes plus instables les unes que les autres et par conséquent proies fragiles des impérialismes français et espagnol, Machiavel accorde la première importance à la stabilité de la souveraineté. » (Aurélien Colson, « Machiavel, Le Prince et la négociation », Négociations 2013/2 (n° 20), p. 150)

La question de la stabilité de l’État amène des thèmes comme le bien et le mal, la vertu et la fortune, que nous explorerons dans les prochaines chroniques. « Volgere il viso alla fortuna ».

 

 

 

 

 

 

 

 


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