Entretien - Anne-Marie Ozanam

Presque 1500 pages d’humour, d’ironie, d’impertinence et d’intelligence, c’est le cadeau que nous fait Anne-Marie Ozanam dans son édition des œuvres complètes de Lucien de Samosate. En exclusivité pour La Vie des Classiques, elle nous raconte l’histoire (véritable) de cette belle aventure.

 

Comment vous présenter ?

Depuis 2009, je suis professeur de latin et de grec en première supérieure (khâgne) au lycée Henri IV, après y avoir été professeur de lettres supérieures (hypokhâgne). Mais auparavant j’avais eu l’expérience des classes dites « difficiles ». Après l’agrégation (en 1975), j’ai enseigné 4 ans dans un collège d’une zone défavorisée d’Oyonnax, ce qui, malgré le caractère souvent ingrat de la tâche, m’a enrichie humainement et socialement, m’évitant de m’enfermer trop tôt dans un monde exclusivement universitaire.

J’ai commencé mon activité de traductrice en 1994 avec un recueil sur la magie (composé avec Pascal Charvet). Depuis je n’ai guère cessé, en latin (César, Tacite) et surtout en grec (Plutarque, Alciphron, et maintenant Lucien).

Par ailleurs, je publie des romans « noirs » depuis 1997.

 

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Quelles ont été les rencontres déterminantes, de chair ou de papier, dans votre formation ?

J’ai été formée à Lyon où j’ai eu de « grands » professeurs : Denise Joussot, en khâgne, Michel Rambaud, Jean Pouilloux, Georges Roux, à l’université. Mais la rencontre la plus marquante a été celle de Pierre Vidal-Naquet. Elle s’est produite tardivement, alors que j’étais déjà professeur en classes préparatoires, mais elle a été décisive pour me pousser à ne pas me limiter à l’enseignement. Son cours à l’EHESS accueillait un public de tous âges, de tous niveaux (étudiants, chercheurs confirmés, professeurs d’université) et de toutes nationalités. Il méritait pleinement le beau nom de « séminaire », moins par ce qu’on y apprenait que par le désir puissant qu’il faisait naître de créer à son tour, d’être partie prenante de cette communauté vivante. Et comme aux plus beaux temps de l’humanisme, le savoir antique n’y était jamais coupé des réalités contemporaines les plus brûlantes : la tension, ou selon le mot de Jean-Pierre Vernant, le « grand écart » entre passé et présent en fondait la nécessité.

 

Quelle genre d’élève et d’étudiante étiez-vous ?

Désespérément docile et sérieuse. Je manquais totalement d’originalité, mais j’avais une très grande force de travail, que je crois avoir conservée, comme le prouve la quantité de copies et l’épaisseur des œuvres traduites auxquelles j’arrive à faire face.

 

Quelle a été votre formation intellectuelle ?

Des plus traditionnelles (licence, maîtrise, agrégation de lettres classiques). Je regrette beaucoup de n’avoir pas exploré d’autres domaines, notamment l’hébreu et l’arabe que je ne découvre que trop tard : je crois que l’étude comparée des quatre langues et littératures méditerranéennes (hébraïque, arabe, latine et grecque) m’aurait passionnée si je l’avais pratiquée dans ma jeunesse.

 

Pourquoi le grec ? Et l’enseignement ?

L’enseignement a d’abord été une voie de facilité. Je voulais être médecin, mais ma formation scientifique étant insuffisante, cela aurait impliqué que je double une ou deux classes, ce que je ne pouvais me permettre, mon père étant mort quand j’avais onze ans. En revanche, je réussissais bien en lettres, donc je pouvais continuer sans effort dans cette voie dont l’enseignement était le débouché naturel. Le plaisir d’enseigner est venu en pratiquant.

J’ai commencé par le latin qu’à l’époque on débutait en sixième (six heures par semaine, ce qui selon moi, quel que soit mon attachement à cette matière, était beaucoup trop). Et je dois avouer que je n’aimais pas ces bouts de textes découpés artificiellement, qui n’intéressaient les professeurs que par les « pièges » grammaticaux qu’on y tendait. Je n’ai découvert vraiment la littérature latine et ses beautés qu’après le bac. Quant au grec, je l’ai abordé en seconde, et comme il n’y avait pas à l’époque de cours de grands débutants, j’ai rejoint des élèves qui le pratiquaient depuis deux ans déjà et j’ai dû me mettre à niveau toute seule. Donc j’ai mis du temps à le maîtriser et à l’aimer. Mais c’est peut-être la difficulté de son acquisition qui me l’a rendu plus cher…

 

Quelle a été votre plus belle réussite d’enseignant ? Votre meilleur souvenir ?

Pour les réussites, ce n’est pas à moi d’en parler. Quant aux souvenirs, comme j’enseigne toujours, je n’ai pas assez de distance pour en juger. Je vis mon enseignement dans le présent : chaque année, j’ai l’impression non d’une répétition mais d’un renouvellement.

 

Quel a été le premier texte latin et grec que vous avez traduit/lu ?

Le De viris illustribus de Lhomond en sixième.

 

Quel a été le premier texte de Lucien que vous avez lu? Traduit?

J’ai oublié.

 

Lucien lui-même n’était pas grec: pourquoi selon vous a-t-il choisi cette langue?

Lucien a exprimé à plusieurs reprises son mépris pour sa langue d’origine (sans doute l’araméen) qu’il qualifie de barbare, au point que Jacques Bompaire a parlé le concernant d’un « complexe de métèque ». Le IIe siècle, notamment la période des Antonins, sous lesquels il a vécu, était profondément philhellène (voyez notamment Hadrien) : l’ambition sociale de Lucien (faire une carrière de rhéteur, ce qui conférait un immense prestige) exigeait donc le grec.

Plus profondément, comme beaucoup de ses contemporains, il se projetait par l’imagination dans une Grèce classique fortement idéalisée, à l’abri des vicissitudes de l’histoire, un espace-temps protégé, pareil à un musée. Il est significatif qu’ayant vécu dans l’Athènes du IIe siècle, il n’en évoque que les monuments anciens et des institutions depuis longtemps disparues.

 

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Est-il votre auteur favori? Pourquoi ?

Je n’ai pas vraiment d’auteur favori. Mais j’ai eu plaisir à le lire et à approfondir ma connaissance de ses écrits, en raison de leur variété, de leur fantaisie, de leur comique, de leur irrévérence, de leur ironie parfois féroce.

 

Est-il difficile à traduire ? Pourquoi?

Sa langue est beaucoup moins difficile que celle de Plutarque qui jusqu’au bout m’a donné beaucoup de mal, par sa pratique constante des disjonctions, ses raisonnements parfois compliqués, ses phrases complexes.

Pour Lucien, le problème était surtout de trouver le bon registre de langue. Quand il pratique l’insulte et l’invective, il n’est jamais ordurier (ce n’est pas Aristophane), mais jamais pudibond non plus, notamment quand il évoque certaines pratiques sexuelles qu’il prête à ses adversaires. Je devais donc rester dans le même ton : éviter à la fois la vulgarité et la pruderie. Lucien n’est pas non plus familier : quand un dieu parle à son géniteur, il dit « père » et non « papa » (ce dernier mot existe : Nausicaa l’emploie dans l’Odyssée). Il m’a semblé qu’il fallait résister à la tentation d’introduire de la trivialité là où elle était absente, quitte à perdre un effet comique.

 

Dans cette magnifique intégrale, quelles ont été les difficultés et les choix?

Plusieurs passages (dont deux textes entiers, La Déesse syrienne et De l’astrologie) sont en ionien, langue qui, semble-t-il, n’était plus couramment parlée à l’époque de Lucien et qui participe d’un pastiche littéraire. Dans son édition anglaise, Auris Morris Harmon recourt au middle english et Alain Billault déclare, en préfaçant la réédition de la traduction d’Emile Chambry, qu’il aurait fallu opérer « un pastiche de la langue française du XVIe siècle ». Après bien des hésitations, car la tâche était difficile, j’ai tenté de relever le défi. J’ai donc élaboré une traduction en « moyen françois ». Mais par souci d’intelligibilité j’ai toujours préféré la clarté à l’orthodoxie lexicale ou syntaxique : il s’agissait surtout de donner à l’ensemble une « couleur » ancienne.

Comme Plutarque, Lucien introduit dans son œuvre, presque tout entière en prose, des passages en vers. Le texte le plus remarquable en ce sens est Zeus tragédien, où le personnage éponyme et Athéna échangent des répliques versifiées au grand dam de la pauvre Héra qui se déclare incompétente en poésie. Il me semblait que le texte perdait une grande partie de son intérêt si l’on ne rendait pas cette alternance dans la traduction. Même chose pour la Tragédie de la goutte dont le ressort est héroïcomique (traitement d’un sujet aussi bas que les pansements, les orteils, les purges… en style élevé, avec une métrique extrêmement travaillée). J’ai donc systématiquement rendu les trimètres ïambiques et les hexamètres dactyliques par des alexandrins, le vers français qui en est le plus proche par le rythme et qui est le plus familier à l’oreille française.

 

Combien de temps y avez-vous consacré?

Deux ans et demi se sont écoulés entre la signature du contrat et la remise du manuscrit. Mais entre 2008 et 2017, j’avais déjà publié cinq recueils consacrés à Lucien dans la collection « classiques en poche » des Belles Lettres. Donc une bonne partie du travail (près de la moitié) était déjà faite.

 

Une question à l’écrivain que vous êtes par ailleurs (citons chez Rivages Bois brûlé, Etoiles cannibales, la Découronnée): traduire, est-ce écrire à quatre mains? Quelle est la part de vous-même dans cette monumentale traduction ?

Mes trois activités (de professeur, de traductrice et de romancière) sont complémentaires, même si l’enseignement en classes préparatoires me prend beaucoup de temps et m’empêche d’écrire autant que je le souhaiterais. Mes romans sont inspirés par la quête du passé et la difficulté de le déchiffrer, ce qui a beaucoup à voir avec l’acte de traduire.

Cependant le mouvement est inverse. D’abord parce que mes personnages ont en général une mémoire faussée, et c’est sur ces malentendus que repose l’intrigue, alors qu’évidemment le contresens est à éviter dans une traduction... Par ailleurs, le traducteur doit s’effacer pour faire entendre la voix de l’auteur ; le romancier doit au contraire trouver sa sienne.

 

La dernière traduction des œuvres complètes de Lucien datait des années 1930, en quoi était elle obsolète ?

Cette traduction est tout à fait remarquable et m’a beaucoup appris. Cependant, elle a près de 90 ans et, notre langue ayant évolué, elle est parfois un peu guindée. Quelques exemples. J’ai remplacé « De quoi ris-tu ? » par « Qu’est-ce qui te fait rire ? » ; « La peste soit de tous les philosophes » par « Puissent-ils crever, tous les philosophes » (beaucoup plus proche d’ailleurs du mot à mot grec)…

Par ailleurs, il y a des passages (je les ai signalés en note) où je n’étais pas d’accord avec l’interprétation proposée par Émile Chambry.

J’ai parfois également (peut-être à tort) vu malice là où mon prédécesseur avait traduit plus naïvement. Ainsi dans le Pseudologiste, quand Lucien évoque les mœurs débauchées qu’il prête à son adversaire, il lui prête comme amant, selon Emile Chambry, un matelot « de ceux qui conduisent les vaisseaux à trois voiles » ; j’y ai lu un sous-entendu obscène et j’ai parlé d’un matelot « du genre bien mâté »…

 

Par quel texte commencer ?

Il y a beaucoup d’entrées possibles. Si l’on aime la fantaisie et l’imagination, on lira les Histoires vraies, l’Icaroménippe ou le Philopseudès et l’on se promènera sur la lune, à travers les astres, dans le ventre d’une baleine ou parmi les fantômes. Pour le comique parfois grinçant accompagné d’une réflexion morale, les Dialogues des morts sont incomparables. Enfin, la critique des fanatismes, de la superstition, de l’imposture et de la vulgarité est d’une actualité brûlante : on se plaira à découvrir Contre l’inculte, Hôtes à gages, le Maître de rhétorique, Alexandre ou le faux prophète.

 

Lucien est-il un auteur accessible aujourd’hui ?

Oui, sans difficulté, à l’exception peut-être de textes très descriptifs, fondés sur l’ecphrasis, qui peuvent rebuter les jeunes lecteurs (Hippias ou les bains, la Salle) ou de références très pointues à la langue grecque (Le Jugement des voyelles).

 

S’il fallait retenir une phrase/une idée de votre intégrale ce serait laquelle ?

Difficile à dire. Voici une citation qui me plaît bien : « Ne recherche en tout qu’une chose : comment bien user du présent. Cours sans t’arrêter, ris le plus souvent et ne prends rien au sérieux » (Ménippe ou la consultation des morts, 21)

 

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