Entretien idéal avec Christophe Ono-dit-Biot

La Vie des Classiques vous offre un entretien exclusif avec Christophe Ono-dit-Biot qui vient de publier La minute antique. Quand les Grecs et les Romains nous racontent notre époque

Comment vous présenter ? Écrivain ? Journaliste ? Critique littéraire ? Chroniqueur ?

Ecrivain et journaliste. Les deux activités, pour moi, étant complémentaires, apaisant la même soif de compréhension du monde, mais selon deux rythmes différents. Je compare parfois les articles  — ou une émission de radio ou de télévision — à un sprint, les romans à un marathon.

 

Quelles ont été les rencontres déterminantes, de chair ou de papier, dans votre formation ? Quelle a été votre cheminement intellectuel?

Ce serait long ! Mais si je dois me livrer à un exercice de généalogie, je remonterais à mes 12 ans, quand, près du Havre où j’habitais, le ciel pluvieux de Normandie s’est ouvert pour répandre une lumière limpide, minérale, que je ne connaissais pas : celle du soleil méditerranéen. Et avec lui, une escouade de héros sillonnant les mers sur des bateaux à la proue rehaussée d’un œil noir, des créatures ailées, des enfants qui tétaient des louves, des amantes qui promettaient l’immortalité à leurs amants mortels. C’était dingue, et mon imagination et ma sensibilité de l’époque étant parfaitement malléables, cela s’inscrivit durablement dans mon imaginaire. Comme je le raconte dans l’introduction de La Minute antique, je dis « le ciel s’est ouvert » mais c’est un livre qui s’est ouvert. Un manuel de grec ancien mis à notre disposition par notre professeure. Je me souviens qu’il y avait, sur la couverture, une photographie montrant la mer au commencement du jour : dans les vagues dorées par l’aube jouaient quelques lettres grecques, des alphas, des phis, des kappas et des omégas. A l’intérieur, des photographies de ruines frappées par une lumière aveuglante, sur fond de montagnes où, apprenais-je, vivaient quelques nymphes, faunes et tout un petit peuple de créatures qu’il serait dommage de ne pas rencontrer… Œdipe, Alcibiade, Pan, Nausicaa : Les voilà, mes premières rencontres déterminantes ! Ensuite, il faudrait que je parle d’autres rencontres, chanceuses, avec Jacques Lacarrière ou Jacqueline de Romilly, venus nous voir au collège, d’un voyage scolaire fondateur en Grèce – Athènes, Olympie, Delphes, Mycènes, et des baignades à Egine — à l’âge de 13 ans, avec ma classe de grec, et puis d’archéologie, discipline que j’ai pratiquée dès 16 ans sous l’égide du Musée d’Histoire Naturelle du Havre, sur des chantiers de fouilles néolithiques ou paléolithiques « moustérien ». Bref, l’école et le musée ! Je parlerais enfin des classes préparatoires, hypokhâgne et khâgne, école de discipline et de plaisirs en tous genres. Avec, toujours, le grec au programme. Et puis, enfin, ma rencontre avec Paul Veyne qui m’a donné une phrase clef, qui sert d’épigraphe à « Croire au Merveilleux ».

 

Pourquoi avoir choisi le journalisme, comment est née la passion? Et comment avez-vous « entretenu la flamme »? Qu’est-ce qui pourrait vous faire baisser les bras ?

Le journalisme est arrivé par hasard. Je voulais être archéologue, puis universitaire et romancier, à cause des romans de David Lodge. J’enseignais, d’ailleurs, et j’adorais cela. Mais j’avais lu Kessel, et d’autres écrivains journalistes – c’est une belle tradition – Mac Orlan, Maupassant, Camus, à sa façon, et le reportage me passionnait. J’en ai fait, j’ai voyagé, notamment en Asie, car j’avais envie de transmettre ce que je voyais. Le journalisme est une école de la précision et de la rapidité. De narration aussi. Il s’agit de raconter le monde, de faire entendre d’autres voix, de redonner de la complexité à la pensée dans une époque où on voudrait la simplifier, d’apporter de la nuance, de la curiosité. Baisser les bras ? Nous avons tant de combats à mener, aujourd’hui, dans le contexte actuel où la notion de vérité, et même la nécessité d’un « média » – au sens de « médiation » – est contestée de toute part. Pas le temps de baisser les bras.

 

Votre œuvre est d’une grande variété et pourtant l’Antiquité y a souvent une place : est-elle la pierre d’angle de votre imagination ?

C’est vrai, et elle irrigue tous mes romans, de façon évidente comme dans « Plonger » ou cryptée dans « Croire au merveilleux ». Je vais citer encore une fois, si vous le permettez, l’introduction de  La Minute antique  : « Depuis toujours, je vois le temps des Grecs et des Romains comme un gisement où puiser avec soin, respect, un minerai aux éclats phosphorescent. » L’Antiquité aimante, je dirais même « excite » mon imagination. Ma raison, aussi. C’est une école de la liberté et une clef incomparable pour comprendre le monde et le fonctionnement des êtres humains. Ainsi que les grandes questions que se posent, encore et toujours, les sociétés. Gouverner, aimer, légiférer, accueillir, faire la guerre, émouvoir, éduquer, s’étonner, habiter… Les textes antiques ont essayé de répondre à ces grandes questions, et ils ne disent pas que des bêtises, loin de là. Il y a un usage contemporain, pratique, à faire de ces textes, et je reste cet amateur curieux et ravi de pouvoir plonger jour après jour dans l’océan de ces textes, au gré des événements de notre « actualité » sociale et politique, pour en rapporter quelques amphores nourrissantes pour l’esprit… C’est tout l’objet de ce livre : décoder le présent à la lumière des textes du passé. Ils nous donnent, je crois, une profondeur de regard. De la joie aussi. Beaucoup de joie.

 

Quel a été le premier texte latin et grec que vous avez traduit/lu? Quel souvenir en gardez-vous ?

Je crois qu’il s’agissait d’un texte de Nicandre de Colophon qui a inspiré Ovide pour ses « Métamorphoses ». L’histoire célèbre de Léto errant avec ses jeunes enfants sur la terre et rencontrant près de la source ou de la rivière ­— je ne sais plus —  où elle se penche pour se désaltérer, des paysans qui l’insultent et souillent l’eau, refusant à cette étrangère ce droit élémentaire. Je me souviens que j’étais révolté devant l’inhumanité de ces brutes face à cette maman et ses enfants épuisés par la chaleur et la poussière du chemin. La métamorphose de ces fâcheux en batraciens m’avait comblé de joie. Je repense souvent à ce texte devant certaines images, terribles, de migrants. Et même si les époques, bien sûr, ne sont pas comparables, il se trouve que je vois encore, dans ces jeunes mères accrochées à des embarcations de fortune, d’autres Léto qui n’ont pas le pouvoir de se défendre comme la mère d’Artémis et d’Apollon.

 

Votre métier de journaliste vous amène à vous interroger constamment sur le présent, sa construction et sa compréhension, pourtant vous êtes un grand défenseur de l’Antiquité : n’est-ce pas antithétique ? Comment les rendez-vous compatibles?

Ce n’est absolument pas antithétique. La preuve. Je tiens l’Antiquité, comme je le disais, pour une clef de compréhension du monde, y compris contemporain. Les textes des Anciens nous permettent de regarder le présent avec distance, certes, mais c’est une distance « critique », celle qui permet, étymologiquement, de se faire un jugement. Je pense qu’on voit parfois plus distinctement quand on regarde de loin. Je ne suis pas le seul à le penser. Quelqu’un que j’aime beaucoup, le philosophe allemand Peter Sloterdijk, me parlait un jour de l’Europe et rappelait que l’Eneide, le grand récit de Virgile dont les Romains on fait – il a même été écrit pour ça – leur récit fondateur, était un mythe de l’immigration. Qu’y voit-on en effet ? Un guerrier qui quitte sa ville en flammes, Troie, la main de son fils dans la sienne et son père sur le dos, et s’en ira fonder une nouvelle patrie après maintes épreuves sur terre et sur mer. Cette patrie, c’est Lavinium, à l’origine de Rome où sera signé bien des siècles plus tard le fameux traité qui institua la Communauté Economique Européenne. Enée, père mythique de l’Europe, est donc un refugié. Et L’Eneide, pour Sloterdijk, le premier traité européen parce qu’il formule l’idée que tout le monde peut recommencer, même après une défaite. L’Europe politique a été créée au lendemain d’une guerre par des nations qui avaient toutes été humiliées pendant cette guerre terrible. « Un club de vaincus », dit Sloterdijk, et qui donne à ses membres mis à genoux par l’Histoire l’occasion de « se refaire ». C’est une leçon d’humilité, mais aussi d’espérance quand on voit dans quel état est l’Europe.

 

Vous nous proposez depuis un peu plus d’un an des chroniques intitulées « La minute antique », aujourd’hui regroupées dans un livre qui vient de paraître aux éditions de l’Observatoire. S’agit-il d’une minute de suspension pour regarder le présent à la lumière du passé ou bien est-ce notre présent qui nous somme de ne pas oublier ce passé-là?

Les deux mon capitaine ! Ces « Minutes antiques » procèdent d’un double mouvement passé-présent et présent-passé, dans un va et vient fécond. Parfois, un événement de l’actualité me fait songer à un événement du passé qui l’éclaire d’une lumière stimulante. Par exemple, sur le mouvement #metoo est éclairé par l’histoire de la petite princesse Philomèle dans Les Métamorphoses d’Ovide. Une histoire terrible qui explique peut-être, symboliquement, pourquoi les femmes qui ont subi des violences ont tant de mal à en parler. La question du populisme, vue à travers le personnage du vendeur de saucisses dans les Cavaliers d’Aristophane, nous fait immédiatement songer à certaines figures contemporaines... J’aurais pu aussi parler de Catilina… Ou de ce qu’on a appelé la « déjupitérisation » de Macron, intéressante à observer avec le « Panégyrique de Trajan » sous les yeux, tant Pline le jeune formule à sa façon ce que devrait être le fameux « en même temps » macronien. L’époque, il faut le dire, m’a lancé plusieurs clins d’œil. Avoir en France un Président de la République qui évoque un pouvoir « jupitérien », et que son épouse compare à « Atlas », entendre un Ministre de l’Intérieur parler d’« hubris »… tout cela aide à se dire que le moment était peut-être venu de proposer ces petites récréations antiques ! On n’a jamais autant parlé, dans le monde entier, de « démocratie », de « crise » (que des mots grecs !), et je note qu’aux Etats-Unis le livre de géopolitique dont tout le monde parle, consacré aux relations sino-américaines, s’intitule « Le piège de Thucydide »…

Parfois, à l’inverse, je fais des recherches : le phénomène gilet jaune, par exemple, que j’ai essayé de raconter comme une épopée homérique, la « citrinagilekamachie », séquence après séquence, m’a demandé énormément de recherches, même si j’ai l’air de m’amuser ! Mais j’ai été vraiment heureux de trouver des échos à cet événement majeur chez Cicéron, dans le Gorgias, ou chez Pline. Tout cela ouvre des fenêtres, et on respire mieux !

 

Une minute pour mettre en parallèle l’actualité et l’Antiquité, c’est peu, non? Surtout lorsque cette minute est si bien écrite et informée: on aimerait qu’elle dure des heures! Pourquoi ce format?

Ah, merci ! Et tant mieux si ça passe bien. Mais je voulais un format court et un ton énergique car nous manquons toutes et tous de temps et je souhaite que ce livre puisse s’adresser à toutes et à tous, qu’on ait fait du grec et du latin ou non, qu’on soit passionné par l’actualité ou par l’Histoire et la mythologie. Mon but était de proposer de courts voyages dans le temps, d’une à trois pages, pas plus, pour qu’on en lise une ou deux avant de s’endormir ou dans les transports, ou plus si on le désire ! Bref, d’offrir une sorte de petite gymnastique mentale, un gainage pour l’esprit et l’imagination qui à la fois sérieux et offre du plaisir, pourquoi se l’interdire ?

 

Il y a en effet souvent beaucoup d’humour dans vos minutes antiques. L’Antiquité est-elle votre remède à la mélancolie ou à la sinistrose ?

Je parlais de joie tout à l’heure. Dans ces minutes, je cherche le sourire de la lectrice et du lecteur parce que c’est ce que je veux obtenir. Je suis l’enseignement d’Horace : « docere et placere », instruire et amuser. C’est aussi ce que j’aime dans les textes des Anciens, leur part d’humour, leur ironie ! Et j’espère que le plaisir est au rendez-vous. Car j’ai aussi écrit ces « Minutes Antiques » pour venir en aide, autant que je peux, aux professeurs de grec et de latin, et à leurs élèves. J’en ai assez des discours sempiternels sur la prétendue « inutilité », ou « caducité » de l’enseignement des langues anciennes, présenté comme quelque chose de gris ou de poussiéreux. On sait bien que c’est le contraire ! Ces minutes antiques me permettent de traiter de tous les sujets de l’actualité et d’oser tous les rapprochements, en couleur, parfois pop, entre Greta Thunberg et le Virgile des Géorgiques, la rixe Karys vs Booba et le « clash » entre Achille et Agamemnon dans l’Iliade, Tirésias et la question du genre, ou Jean-Luc Mélenchon et le fantôme de Catilina. On peut parler de tout grâce aux Grecs et aux Romains, parce qu’ils ont parlé de tout, même des robots, chez Hésiode notamment ! Je m’y amuse, et j’espère amuser – et les Anciens se sont beaucoup amusés – mais ce n’est pas gratuit : tous les textes anciens que je cite sont cités précisément et ils sont là pour éclairer notre présent et nous le donner à voir sous des angles nouveaux.

Car ces minutes antiques sont aussi pour moi l’occasion de sortir des débats stériles, pire, toxiques sur « nos racines », et « notre identité culturelle ». Je tente de montrer que convoquer la Grèce ou la Rome antique, se frotter à ces civilisations, à ces langues, ce n’est pas se réfugier dans le passé, mais se frotter à un autre monde que le nôtre, qui n’avait pas les mêmes dieux, les mêmes structures sociales. Nous bondirions d’indignation si nous étions transportés dans la fameuse démocratie grecque dont on nous rebat les oreilles, où l’esclavage était hélas une réalité et où les rapports entre les hommes et les femmes étaient strictement hiérarchisés. Oui, ce monde antique est parfois d’une sauvagerie qui nous est étrangère. Mais c’était aussi un monde qui a bien des leçons à nous apporter sur la complexité, le métissage, la mondialisation qu’il a avant nous expérimenté : l’empire d’Alexandre, les royaumes hellénistiques furent, aussi, des espaces pluriculturels.

 

De toutes ces minutes, lesquelles préférez-vous ?

J’ai une tendresse pour les pages sur Nausicaa et l’accueil des étrangers. Et pour #balancetonachille où, partant de la chanson d’Angèle, je cherche dans la rencontre, ratée, tragique, entre Achille et Penthésilée l’origine de ce que l’on appelle aujourd’hui le féminicide.

 

A quoi ressemble votre bibliothèque ? 

A mes rêves.

 

Quelle est la part de l’Antiquité ?

Enorme.

 

S’il fallait retenir un enseignement de votre livre ce serait lequel ?

Celui que nous transmet cette petite phrase qu’on me répétait dans mon enfance et qui sert de titre à l’introduction : « Minute, papillon ». Si vous avez lu le livre, vous saurez pourquoi.

 

La Minute antique, édition de l’Observatoire, 235 p, 18,50€.

 

 


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