Entretien idéal avec Pierre Ducrey

À l'occasion de la parution de Polemica. Études sur la guerre et les armées dans la Grèce ancienne, La Vie des Classiques vous offre un entretien exclusif avec Pierre Ducrey, professeur honoraire de l’Université de Lausanne, membre associé étranger de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de l’Institut de France, ancien membre étranger de l’École française d’Athènes, ancien directeur de l’École suisse d’archéologie en Grèce.

 

Comment vous présenter ?

Historien et archéologue, je suis aujourd’hui professeur honoraire d’histoire ancienne de Université de Lausanne. Je suis un spécialiste de l’histoire et de l’archéologie de la Grèce antique.

 

Quelles ont été les rencontres déterminantes, de chair ou de papier, dans votre formation ?

Je citerai plusieurs maîtres, à l’Université de Lausanne, Paul Collart, ancien membre suisse de l’École française d’Athènes, le fouilleur de Philippes en Grèce du Nord et de Palymre en Syrie, à Paris Louis Robert, Georges Le Rider, André Aymard. La lecture de Thucydide et la connaissance intime de la Grèce, antique et contemporaine, ont joué un rôle déterminant dans ma formation.

 

 

Quelle a été votre formation intellectuelle?

Mon passage de l’Université de Lausanne à l’École pratique des Hautes Études, puis à l’École française d’Athènes, avec toutes les rencontres que j’ai pu faire dans ces diverses institutions, a façonné ma pensée et ma production scientifique.

 

Quel a été le premier texte latin et grec que vous avez traduit/lu? Quel souvenir en gardez-vous ?

César, « La Guerre des Gaules », Virgile, « L’Énéide », Xénophon, « L’Anabase ». Souvenirs d’un devoir accompli…

 

Vous avez consacré une partie de votre vie à l’étude de la guerre dans l’Antiquité, pourquoi ? Avez-vous vécu la guerre ?

La deuxième Guerre mondiale a épargné la Suisse, dont je suis originaire et où j’ai vécu les 22 premières années de ma vie. Mais elle a occupé et occupe une part importante de mes souvenirs. J’ai entendu parler du Comité international de la Croix Rouge (CICR) depuis ma prime enfance, car plusieurs amis de mes parents ont été actifs dans l’agence qui s’occupait des prisonniers de guerre des forces armées. C’est sans doute par référence à cette expérience que j’ai consacré mes premières recherches à l’étude des prisonniers et des vaincus dans les guerres de la Grèce ancienne.

 

Quelle est la spécificité de la guerre en Grèce ? Qu’est-ce que les Grecs ont « inventé » ?

Pour répondre à ces questions, il faut fixer deux limites, celle de l’espace et celle du temps. Nous parlons ici du « monde grec » au sens large du terme. La période couverte va en gros de 1200 av. J.-C. (Guerre de Troie) à la conquête romaine (prise de Corinthe par les Romains, 146 av. J.-C.). Dans ce cadre, les Grecs ont connu de nombreux conflits internes, entre les cités, et externes (conquêtes d’Alexandre, conflits entre royaumes nés de l’Empire d’Alexandre et contre Rome). Ils ont « inventé » et développée divers armements inédits et plusieurs formations tactiques, en particulier ceux des hoplites, ainsi que des systèmes de défense terrestres perfectionnés. Ils ont aussi créé un vaisseau de guerre inédit, la trière.

 

Qui se battait ? Était-il possible de passer une vie « en paix »?

Tout citoyen pouvait être amené à participer à la défense de la cité. A certaines périodes de l’histoire grecque, l’enrôlement des citoyens et même des étrangers et des esclaves pouvait s’étendre à chaque habitant. Rares sont les régions qui restèrent totalement épargnées par les conflits armés. Le port des armes devint parfois un métier. La guerre pouvait se révéler une activité lucrative ou au moins un moyen d’échapper à la pauvreté.

 

Homère, Hérodote, Thucydide, les Tragiques, Aristophane: la guerre est au cœur de la littérature grecque, pourquoi à votre avis? 

Parce que ces auteurs relatent des événements dont ils ont entendu parler (Homère), auxquels ils ont assisté ou auxquels ils ont participé. Les « Histoires » d’Hérodote se focalisent sur les Guerres Médiques, alors que le récit de Thucydide prend prétexte de la guerre opposant Athènes et Sparte pour dresser une analyse critique de l’impérialisme athénien.

 

Est-ce que l’archéologie apporte une nouvelle lecture à ces textes?

L’archéologie permet de mieux comprendre le sens des textes. L’étude de la défense des places et celle des fortifications s’appuient presque exclusivement sur l’examen des murs d’enceinte, forts et forteresses, dont les auteurs ne donnent aucune description détaillée. Réciproquement, la lecture des textes apporte un complément indispensable à l’archéologie en mettant en scène les acteurs des événements dans le cadre dessiné par les structures conservées ou mises au jour.

 

Quelles batailles vous fascinent ?

La bataille de Salamine en 480 av. J.-C. entre les flottes athénienne et perse. Si la flotte athénienne avait été vaincue, l’Empire perse aurait annexé la Grèce continentale et le sort du monde occidental en aurait été changé. Ou encore la bataille de Cynoscéphales en 187 av. J.-C., au cours de laquelle les légions romaines défirent la phalange macédonienne du roi Philippe V, héritière de l’armée d’Alexandre le Grand.

 

 

Un magnifique poster des batailles des Thermopyles et de Salamine à se procurer ici !

 

Pourriez-vous nous en racontez une ?

Il est toujours difficile de raconter une bataille. Dans le cas de la bataille de Salamine, nous disposons de deux récits fiables et de qualité, de peu postérieurs aux événements, la description de l’historien Hérodote et la tragédie d’Eschyle, « Les Perses », ainsi que de plusieurs récits plus tardifs. La bataille de Cynoscéphales, elle, a été relatée par l’excellent historien grec Polybe. On ne peut mieux faire que de lire ces textes.

 

Peut-on en tirer des leçons pour notre époque ?

Toutes les batailles sont riches en enseignements. La bataille de Salamine met en évidence le rôle d’un chef, l’Athénien Thémistocle, et d’une arme, la trière ou bateau de guerre actionné par des rameurs bien entraînés et motivés. A Cynoscéphales, c’est la formation tactique nouvelle adoptée par la légion romaine qui s’impose sur la disposition des fantassins macédoniens en rangs serrés, armés de longues piques. La ruse, la chance, les erreurs de l’adversaire, le renouveau de l’armement sont autant d’impondérables qui ont pesé sur toutes les batailles de l’histoire.

 

A quoi ressemble votre bibliothèque ? 

Ma bibliothèque se compose d’ouvrages accumulés au cours des soixante années de ma vie de chercheur et d’enseignant dans le domaine des sciences de l’Antiquité, et plus particulièrement d’historien de la Grèce ancienne : les textes classiques, en langue originale et en traduction, des dictionnaires, des encyclopédies, des recueils d’inscriptions, divers manuels et monographies. A ces ouvrages généraux s’ajoutent de nombreux livres consacrés plus particulièrement à la guerre en Grèce ancienne.

 

Quelle est la part de l’Antiquité ?

Ma bibliothèque se divise en deux parties, l’une comprenant des ouvrages relatifs à l’Antiquité, l’autre à la littérature et à l’histoire, notamment celles de la Révolution et de l’Empire, que j’ai hérités de mon grand-père, qui était un lettré.

 

S’il fallait retenir un enseignement de votre livre, lequel retiendriez-vous ?

Toute organisation humaine doit consacrer du temps, de l’argent, des forces intellectuelles et de la volonté à sa défense et à la défense de certaines valeurs, en particulier celle de la démocratie.


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