Grand Ecart - Brutus et les énarques

Si les sociétés antiques constituent bien cet « espace alternatif » provoquant un dépaysement absolu, il arrive parfois au lecteur curieux de tomber sur un texte qui semble faire écho aux préoccupations les plus actuelles. Ce sont ces textes et les perspectives qu’ils ouvrent sur notre époque que cette chronique entend explorer : avec cette conviction que l’intérêt présenté par l’Antiquité ne saurait se réduire ni à « un roman des origines » ni à un humanisme intemporel qui resterait insensible aux mutations des sociétés.

« Mais agir, agir, agir ! » Dans le dialogue qui met aux prises le noble Philippe Strozzi et Lorenzo, au troisième acte de Lorenzaccio, on découvre deux personnalités bien différentes, tendues vers le même but : l’élimination d’Alexandre de Médicis, le despote cynique et débauché qui maintient Florence sous sa coupe. Philippe croit encore à la vertu des mots et répète sans fin le verbe agir comme s’il s’agissait d’un performatif : Je vais aller chez les Pazzi (…). Ils ont juré d’agir ; je leur parlerai noblement, comme un Strozzi et comme un père, et ils m’entendront. Lorenzo, complètement désespéré de la nature humaine, ne se fie pas aux mots : il s’est préparé de longue date, en jouant la comédie de l’avilissement, à l’assassinat du tyran, et mettra son plan à exécution. Le modèle de Lorenzo est Brutus : celui qui, après avoir contrefait l’imbécile (d’où son surnom), réussit à renverser la royauté discréditée par le viol de Lucrèce, et à doter l’État romain de ses premières institutions républicaines. Mais Lorenzo, dans son « rôle de Brutus moderne », échouera là où son modèle a réussi. C’est qu’au moment du meurtre, déjà résigné à l’échec, il ne parvient pas à soulever les partisans de la liberté. On ne le prend pas au sérieux. Le succès de Brutus, au contraire, tient à ce qu’il réussit à entraîner les Romains dans son entreprise de libération : on retrouve ici le rôle de la parole et d’une forme d’éloquence. La parole seule ne suffit pas, comme le montrent les soupirs impuissants de Philippe ; mais quand il s’agit de mettre en œuvre la liberté, un acte, si courageux soit-il, ne peut se passer de la puissance persuasive du langage.

Brutus était-il un bon orateur ? Pas à proprement parler d’après Cicéron. Dans le De Oratore celui-ci écrit que c’est grâce à son esprit, non à sa parole (mente, non lingua), qu’il a réussi à chasser les rois. Mais huit ans plus tard, cette opinion se fait beaucoup plus nuancée : dans le Brutus,  après avoir énuméré toutes les actions de l’illustre ancêtre de son interlocuteur – entre autres l’expulsion des rois, la libération de la cité d’une « domination perpétuelle », l’instauration de magistrats, de lois et de tribunaux – Cicéron en vient à conclure : « ce qu’il n’aurait sûrement pu réaliser, s’il n’avait convaincu par son discours[1]. » Tite-Live semble partager cette idée d’un Brutus éloquent, quand il reconstitue sa prise de parole devant le peuple, qui préfigure les harangues d’avant les batailles : on y voit avec quel art le prétendu demeuré soulève l’indignation de son auditoire, en évoquant en termes saisissants le suicide de Lucrèce puis la misérable condition de la Plèbe. Le rappel de ces atrocités, nous dit l’historien, enflamma la foule et la conduisit à retirer le pouvoir au roi[2].

Si malgré tout Brutus ne passe pas pour un orateur, c’est que, selon Cicéron, l’éloquence n’était guère encouragée ni reconnue chez les premiers Romains. L’art de la parole nécessite en effet pour s’épanouir une cité paisible : « ce n’est pas au moment où l’on fonde un État, où l’on fait la guerre, où l’on est entravé et enchaîné par la domination d’un roi que naît le goût de la parole : compagne de la paix, associée du repos, l’éloquence se nourrit pour ainsi dire d’une société déjà bien organisée[3]. » écrit-il à propos de l’Athènes de Périclès.

 

On aurait tort de reléguer l’attention portée à la rhétorique au magasin des accessoires de l’Antiquité : notre monde moderne est toujours soumis à l’art de la parole. Le pouvoir se conquiert par les armes ou par le verbe (avec aujourd’hui le concours de l’argent). Le dictateur lui-même, pour galvaniser les foules qu’il assujettit, se plaît souvent aux longs discours populistes ; le futur roi bègue apprend à parler ; à plus forte raison nos démocraties, qui répondent aux conditions relevées par Cicéron, se confient-elles à l’autorité d’hommes qui s’imposent par leur facilité d’expression et leur art de persuader. Pour le dire autrement, Moïse ne dirigerait pas un peuple moderne[4]. Si les grands principes de l’éloquence cicéronienne, tels qu’ils sont rappelés dans le Brutus, restent pertinents dans certaines circonstances (on songe aux discours des meetings électoraux et à l’éloquence judiciaire), dans le domaine politique, beaucoup d’interventions prennent aujourd’hui la forme d’entretiens plus familiers (le latin dirait sermones) qui obéissent à des logiques un peu différentes : l’ordre du discours (dispositio) par exemple n’est plus de la responsabilité de l’orateur dès lors que c’est le journaliste qui pose les questions, et sa mise en œuvre gestuelle (actio dicendi), guère perceptible à la radio, voit aussi son importance diminuer ou prendre d’autres formes à la télévision, etc.

Il reste que les orateurs sont au pouvoir et d’ailleurs la société en a pris conscience, comme en témoigne le succès grandissant des concours d’éloquence ; or l’habitude d’écouter des hommes qui maîtrisent fort bien la parole nous rend très exigeants. Dans un débat, les consommateurs médiatiques que nous sommes ne tolèrent pas la moindre hésitation, la marque d’embarras, ou la concession faite à l’interlocuteur. Qu’un ministre ose dire « je vais réfléchir » sur une question qui le prend au dépourvu, aussitôt tout le monde le tourne en dérision, comme si avouer son ignorance sur un point ou demander du temps pour approfondir un sujet constituait une énormité. Dans ces conditions, c’est souvent l’aplomb qui tient lieu d’argument, renforcé par ce qu’on appelle aujourd’hui les éléments de langage, héritiers des lieux communs de l’ancienne rhétorique. Ce n’est pas un hasard si c’est un sophiste, Protagoras, qui en proposa le premier traité avant Aristote et Cicéron[5]

À ce jeu nos énarques, espèce dominante mais paraît-il menacée, restent inégalables. Jamais désarçonnés, toujours prêts à répondre clairement à la question embarrassante, fût-ce en l’éludant, ils sont repérables, plus encore qu’à leurs compétences, à leur habileté rhétorique. Dans un monde où nombre de pays, et non des moindres, sont dirigés par des abrutis – et qui ne font pas semblant de l’être – on ne se plaindra pas d’avoir aux affaires des gens dotés d’une solide culture générale, et dont la machine intellectuelle n’est pas grippée. Cicéron insistait déjà sur la somme de connaissances nécessaire à l’orateur[6]. Mais cet art oratoire ne saurait prendre le pas sur l’action politique. Dans le De Oratore l’on voit Scaevola distinguer avec beaucoup de force les deux compétences : « Qu’un homme éloquent puisse en même temps se distinguer dans l’administration de la cité, ce n’est pas par sa facilité de  parole qu’il a atteint cette science. Ces deux talents distincts sont très différents et ne doivent pas être confondus[7]. »

Dans une société où la « communication » joue un rôle prépondérant, et l’emporte souvent sur la réalité, la tentation est parfois grande, chez les plus habiles, de se servir de l’une pour masquer l’autre ou dissimuler leurs propres insuffisances. L’opposition, chère au grec ancien, entre le logos et l’ergon, où ce dernier terme désigne à la fois l’action et les faits réels, par opposition aux mirages de la parole, est toujours d’actualité. Les exemples ne manquent pas, à commencer par le discours sur les mesures à prendre face au réchauffement climatique. On se souvient que Brutus avait emporté à Delphes un bâton d’or caché dans un bois de cornouiller, pour symboliser son esprit. Il ne faudrait pas qu’inversement nos élites, qui parlent d’or, cèdent à la facilité de recouvrir, sous le brillant de leur parole, une décevante matière.

J-P P.

 

[1] Cicéron, De Oratore, Livre I, ch. 9 (dans la bouche de Scaevola) et Brutus, XIV, 53

[2] Tite-Live, Ab Urbe Condita, Livre I, ch. 59

[3] Brutus, XII, 45

[4] « Moïse dit à Yahvé : «  Excuse-moi, mon Seigneur, je ne suis pas doué pour la parole (…) car ma bouche et ma langue sont pesantes. » Exode 4, 11. C’est Aaron, son frère, qui est chargé de lui « tenir lieu de bouche. »

[5] Cf. Brutus, XII, 46

[6] De Oratore, I, 11 : « S’il ne maîtrise pas à fond toutes les affaires publiques, s’il ne connaît ni les lois, ni la morale, ni le droit ; si la nature de l’homme et ses mœurs lui échappent, comment peut-il se mouvoir avec habileté et compétence dans tous ces domaines ? » (dans la bouche de Crassus).

[7] De Oratore, I, 49. Mucius Scaevola, qui défend une sorte d’autonomie de l’art oratoire, insiste en prenant l’exemple de Périclès : Si l’athénien Périclès fut l’homme le plus éloquent de son siècle et pendant un grand nombre d’années dirigea les décisions de sa cité, il ne faut pas considérer pour autant que ces deux talents relèvent du même art et de la même personne.


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