Les amis de Guillaume Budé - Le Prince : un succès de Machiavel ?

Cette chronique  raconte la vie des Classiques à la Renaissance. Des contemporains de l’humaniste Guillaume Budé (1467-1540) permettent de voir comment l’Antiquité alimente la culture, la pensée et la langue de l’époque. Hommage à l’ancêtre du Gaffiot, l’imprimeur Robert Estienne est le premier invité des Amis de Guillaume Budé. Sa devise : « Noli altum sapere, sed time », c’est-à-dire « ne t’élève point par orgueil, mais crains ». 

Nous avions conclu la chronique précédente en constatant que le Prince n’avait pas donné d’emploi à Machiavel, alors que celui-ci espérait retrouver un poste à sa mesure à Florence. Restons positif : est-ce que, d’un point de vue éditorial, l’ouvrage a eu du succès ? C’est certain puisqu’aujourd’hui encore le Prince est édité et qu’il a même été sélectionné pour faire partie des titres de la série du centenaire des Belles Lettres aux côtés des Métamorphoses d'Ovide et de l’Iliade d’Homère pour ne citer qu’eux.

Cependant, du temps de Machiavel, le Prince ne circule que sous la forme de manuscrit. Il n’est édité qu’en 1532, près de cinq ans après la mort de Machiavel. Il Principe di Niccholò Machiavello paraît à Rome, le 4 janvier 1532 et une seconde édition voit le jour quelques mois plus tard à Florence. « Dès lors le succès fut immense » écrit Jean-Yves Boriaud dans sa biographie de Machiavel (Machiavel, éditions Perrin, 2015). Mais en 1559, les œuvres du florentin sont mises à l’Index (et le resteront jusqu’à la suppression de celui-ci en 1966) : Machiavel fait partie « des auteurs dont l’œuvre entière était censurée » (Ibid.). « La légende noire touchant l’homme et son œuvre va alors se déployer en même temps que la diffusion du Prince. » (Ibid.)

 

1533 voit célébrer le mariage de Catherine de Médicis avec Henri II, roi de France. Dès cette année-là, on lit le Prince à la cour de France. Catherine de Médicis est accusée « d’“avoir fait du Principe sa Bible” et surtout d’en transmettre les enseignements à ses enfants, dénaturant ainsi les principes qui régissent en France le pouvoir royal. » (Ibid.) Aux polémiques sur le texte et sur son auteur, se superposent des débats politiques et religieux qui provoquent souvent une lecture biaisée du Prince. Cette œuvre et les différentes lectures qui en sont faites favorisent la légende et la création de nouveaux mots : machiavélisme, machiavélique… Nous y reviendrons dans de prochaines chroniques.

 

Page de titre d’une édition française du Prince, en 1571. Source : BnF - Gallica.

Malgré la « légende noire » (ou grâce à elle), le Prince est souvent traduit : « en français huit fois, semble-t-il, entre 1572 et 1600, et pas moins de dix-sept fois entre 1600 et 1646. […] Certes mis à l’Index, Machiavel est donc lu un peu partout dans l’Europe savante, et lentement, à la marge, le processus de sa réhabilitation intellectuelle va se mettre en marche. » (Ibid.) Le Prince est une sorte de « long seller », un ouvrage qui continue de bien se vendre des années après sa parution. En outre, selon Jean-Christophe Saladin, le Prince « rivalise de renommée avec l’Éloge de la Folie » d’Érasme (Jean-Christophe Saladin, L'Éducation du prince chrétien [ou l'art de gouverner] , p. 14).

Avant même la publication du Prince en 1532, nous disposons d’un indice du succès de l’œuvre : en mars 1523, Agostino Nifo publie à Naples l’Art de régner : « “plagiat éhonté” du Prince selon les uns, réécriture pour d’autres » (Paul Larivaille dans le Prince, p. CII). Nous en reparlerons dans la prochaine chronique. « Volgere il viso alla fortuna ».

 

 

 

 


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