Les amis de Guillaume Budé - Robert Estienne a-t-il volé les caractères grecs du roi ?

Cette chronique  raconte la vie des Classiques à la Renaissance. Des contemporains de l’humaniste Guillaume Budé (1467-1540) permettent de voir comment l’Antiquité alimente la culture, la pensée et la langue de l’époque. Hommage à l’ancêtre du Gaffiot, l’imprimeur Robert Estienne est le premier invité des Amis de Guillaume Budé. Sa devise : « Noli altum sapere, sed time », c’est-à-dire « ne t’élève point par orgueil, mais crains ». 

Depuis le XVIe siècle et jusqu’au XIXe, Robert Estienne a été accusé d’avoir volé les caractères grecs du roi lors de son départ pour Genève en 1550. L’anecdote est peu littéraire, mais permet, comme la chronique précédente, de se familiariser avec les techniques des imprimeurs de la Renaissance. La dernière chronique permettra d’ailleurs de mieux comprendre l’accusation faite contre Robert Estienne.

Les faits sont les suivants : à partir de 1550, à Paris, on imprime toujours avec les types royaux. À Genève, où Robert Estienne s’est installé, l’imprimeur s’en sert aussi. Auguste Bernard (dans Les Estienne et les types grecs de François Ier) compare plusieurs imprimés de Robert Estienne et affirme qu’il utilise bien les grecs du roi à Genève. Il est donc avéré que Robert Estienne « emporta avec lui une série de matrices des […] caractères royaux, qu’il avait fait frapper pour son usage particulier ».

En 1550, alors qu’il est toujours à Paris, Robert Estienne imprime un Alphabetum graecum qui utilise les trois corps des caractères grecs du roi. Ces mêmes caractères royaux seront utilisés dans un Alphabetum graecum publié, à Genève, en 1554, et auquel Théodore de Bèze collabore.

Page de titre de l’Alphabetum Graecum de Robert Estienne de 1550, imprimé avec les Grecs du Roi. Source : Bibliothèque nationale de France, Réserve des livres rares – garamond.culture.fr. Un court entretien avec Geneviève Guilleminot présente cet ouvrage en vidéo.

Page de titre de Alphabetum graecum. Addita sunt Theodori Bezae scholia, in quibus de germana graecae linguae pronuntiatione disseritur (1554). Source : Bibliothèque de Genève, Hb 151 – e-rara.ch.
 

C’est Robert Estienne lui-même qui nous apprend que le caractère grec utilisé pour l’Alphabetum graecum est le grec royal qui lui a servi, en 1546, pour le Nouveau Testament : « characteres regii secundo loco scalpti, quibus Novum D. N. Jesu Christi Testamentum minore forma excudit Rob. Stephanus ». Cette mention se trouve à la fois dans l’alphabet de 1550 et dans celui de 1554. Source : Bibliothèque de Genève, Hb 151 – e-rara.ch.

Robert Estienne signale sur cette page qu’il utilise le gros caractère grec qui servi à imprimer le Nouveau Testament 1550 : « characteres regii posteriores, quibus Novum D. N. Jesu Christi Testamentum majore forma excudit etiam R. Stephanus, in quo excudendo præcedentibus simul usus est. » Cette précision figure à la fois dans l’Alphabetum graecum de 1550 et dans celui de 1554. Source : Bibliothèque de Genève, Hb 151 – e-rara.ch.

 

L’histoire des grecs du roi, à partir de 1550, est mouvementée, tant à Paris qu’à Genève. Les caractères et matrices passent de main en main. De ce point de vue là, Robert Estienne n’a donc rien volé puisque les imprimeurs français continuent d’utiliser les types royaux. « La question se réduit simplement à ceci : Robert Estienne eut-il le droit de faire faire à ses frais un double des matrices des types royaux ? » Auguste Bernard répond : « je ne doute pas qu’il n’en ait obtenu l’autorisation de François Ier ;  car cela devait entrer dans les vues du prince, qui avait fait graver ces caractères précisément pour vulgariser l’usage du grec en France, si bien qu’ils furent, dès le début, mis libéralement à la disposition de tous les imprimeurs de Paris, à la seule condition de rappeler que leurs livres étaient imprimés avec les types du roi (typis regiis). […] La preuve qu’il ne fut pas coupable en cela, c’est précisément qu’il continua ouvertement à se servir des types grecs à Genève, sans que personne, de son vivant, ait élevé la voix contre lui. »

« Noli altum sapere, sed time ».

 

 

 


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