Les Sphyrènes d'Alexandrie - LASPICMATVER (La mort de Cléopâtre, I)

Les rouleaux antiques peuvent parfois receler de véritables lambeaux de polars, genre littéraire parfaitement adapté à la lecture de plage. Or qui dit polar dit mort violente. Feue Agatha Christie, aurait pu s’inspirer de ce que nous léguèrent quelques manuscrits antiques au sujet d’une célèbre victime de mort violente, la dénommée Cléopâtre. Voici les faits : en 30 av. J.-C., peu importe l’heure, Cléopâtre est retrouvée morte dans son palais d’Alexandrie après qu’un homme, arrivant de la campagne, lui ait apporté un panier de figues. Les historiens de l’Antiquité, attirés par le sang et les têtes couronnées, furent prompts à noircir du papyrus lorsqu’ils apprirent, avec quelques semaines ou quelques siècles de retard, la nouvelle de la mort de Cléopâtre. Ainsi, Plutarque, dans la Vie d’Antoine (85, 6), écrit avec un sens consommé du dramatique, comme s’il avait assisté à la scène : « ouvrant la porte, ils trouvèrent Cléopâtre morte, couchée sur un lit d’or et vêtue de ses habits royaux. » 

Ce qui nous intéresse ici, c’est le modus moriendi et, éventuellement, le nom de l’assassin, son âge et ses antécédents judiciaires. Sur ce dossier, des éléments ont récemment été produits par Véronique Boudon-Millot dans la Revue des études grecques, qu’il faudra bien poser sur le bureau du juge d’instruction. Mais revenons à Plutarque, qui donne le nom de l’assassin (Vie d’Antoine, 86, 1) : « L’aspic, dit-on, fut apporté à Cléopâtre avec ces figues et il avait été caché sous les feuilles, car elle l’avait ainsi ordonné, afin que l’animal l’attaquât sans même qu’elle le sût. » Une autre variante dit qu’elle excita avec un fuseau d’or un cobra enfermé dans un vase (86, 3). Dion Cassius (Histoire romaine, 51, 14, 1) et Plutarque (86, 4) rapportent l’hypothèse d’une broche à cheveux préalablement enduite de venin, sans trop y croire toutefois. Strabon, chronologiquement plus proche des faits, rapporte déjà que la reine se donna la mort « en se faisant mordre par un aspic ou en s’enduisant avec un poison – car les deux versions existent » (Géographie, XVII, 1, 10 C 795). Jules, informé des événements, aurait immédiatement envoyé des « Psylles pour sucer le venin de la plaie », à ce que rapporte Suétone avec 130 ans de retard (Vie d’Auguste, XVII, 8 ; les Psylles sont des hommes capables d’aspirer du venin sans en ressentir les effets mortels). Laissons tomber la broche, objet inanimé difficile à mettre en examen, et concluons provisoirement que le coupable a pour nom aspic ou cobra, en grec : ασπις. Voilà qui est clair.

Moins claire est le modus operandi de l’assassin. Dion Cassius (Histoire romaine, 51, 14, 1) prétend qu’on « ne trouva que de légères piqûres sur son bras. » Plutarque également dit que Cléopâtre « dénuda son bras et l’offrit à la morsure » (86, 2). Pourtant, scoop énorme, il existe une prise de vue dans un manuscrit du De mulieribus claris de Boccacius montrant l’aspic s’en prenant goulûment à un sein, pardon : aux deux seins. Certes, dira-t-on, Boccace est assez tardif (XIVe siècle), et le cliché, conservé à la British Library (mss. 14 E V, fol. 339) peu passer pour apocryphe. Il n’empêche, un bon enquêteur doit savoir examiner toutes les pistes : Cléopâtre aurait-elle été mordue au sein ? Et si oui, lequel (ou lesquels) ? Et surtout : pourquoi ? L’aspic avait-il signé un contrat avec Papyri-Match pour enjoliver la scène et gonfler les ventes ?  Deux témoignages récents, d’un Grec et d’un Arabe, pourraient bien relancer une enquête qui piétine quelque peu depuis vingt siècles. 

 

La suite dans le prochain épisode d’une histoire décidément pleine de rebondissements.

 

(à suivre)

 

 

Bibliographie

Plutarque, Vies. Tome XIII, Démétrios. Antoine ; éd. et trad. Robert Flacelière et Émuile Chambry, Paris, Les Belles Lettres, 1977. (CUF).

Strabon, Géographie. Tome XIV, Livre XVII. 1re partie ; éd. et trad. Benoît Laudenbach, Paris, Les Belles Lettres, 2015. (CUF).

Dion Cassius, Histoire romaine, 50 et 51 ; éd. et trad. Marie-Laure Freyburger et Jean-Michel Roddaz, Paris, Les Belles Lettres, 1991. (CUF).

Suétone, Vies des douze Césars. Tome I ; éd. et trad. Henri Ailloud. Paris, Les Belles Lettres, 1961. (CUF).  

Boccace, Les femmes illustres / De mulieribus claris ; texte établi par Vittorio Zaccaria ; traduction, introduction et notes de Jean-Yves Boriaud, Paris, Les Belles Lettres, 2013. (Les Classiques de l’Humanisme ; 41).

Boudon-Millot (Véronique), « Du nouveau sur la mort de Cléopâtre », Revue des études grecques, vol. 128-2, 2015, p. 331-353.

 


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