Miroir mon beau miroir - Phénix & transhumains

Amis des Classiques, les mythes sont des miroirs : il suffit de les regarder pour voir le reflet véridique, de notre âme et de l’âme du monde. Par Laure de Chantal.

 

Prenons, par exemple, le mythe de Phénix

Si pour nous le Phénix est un oiseau légendaire, dans l’Antiquité grecque, le Phénix n’est pas un mythe, mais un oiseau bien réel.

Il pose ses ailes d’or pour la première fois dans un fragment d’Hésiode, au milieu de la corneille bavarde, du cerf et du corbeau. Pour les amateurs de problèmes arithmétiques, voici l’énigme proposée par Hésiode : « la corneille bavarde vit neuf générations d’hommes ; le cerf vit quatre fois plus que la corneille; le corbeau vieillit pendant trois âges de cerf ; le phénix vit neuf âges du corbeau et nous vivons nous dix âges de phénix, nous Nymphes aux beaux cheveux, filles de Zeus à l’égide[1] ». Dans ses voyages en Égypte, Hérodote affirme l’avoir vu de ses yeux vus…en peinture, mais tient l’information de la bouche même des Héliopolitains qui ont le privilège de voir l’oiseau saint (ὄρνις ἱρός) tous les 500  ans lorsqu’il vient déposer au temple du soleil la dépouille de son père enveloppée de myrrhe. Hérodote toutefois émet des doutes sur ce miracle de piété filiale.

Étonnamment, le Phénix ne devient un mythe qu’à la période chrétienne, lorsque les auteurs latins, païens et chrétiens, le dote, en plus d’une durée de vie phénoménale, de la faculté de renaître.  L’oiseau, vit aux confins du monde, près du mythique Océan, le fleuve qui entoure le monde, en un repaire paradisiaque où ne sévissent ni la faim, ni le froid ni la maladie. Arrivé au terme de son existence, il prend une dernière fois son envol en direction de la Phénicie. Sur la cime la plus haute, il prépare un nid aux senteurs délicates de cinname et d’amome au souffle parfumé, chante une dernière fois et laisse son âme s’envoler pour rejoindre les parfums de la panacée, l’encens et l’acanthe qui se consument lorsque son corps s’embrase. 

 

Le corps crépite, les cendres incandescentes s’étiolent :  la mort n’était que cela, une braise qui s’étend en silence. Mais « Nature inquiète travaille À ne pas perdre l'oiseau éternel[2] ». Le vent, au lieu de les disperser, rassemble les cendres qui s’agglutinent pour prendre la forme d’un cocon ou d’un œuf et donnent (re)naissance à un autre & même individu.

À l’image du mythe, l’oiseau a connu de prodigieuses, et nombreuses, renaissances : Phénix se promène aux quatre coins des univers, réels ou intellectuels.

Trahissant le désir de s’aventurer au plus près de l’immortalité, il rejaillit dans tous les domaines et à quantité d’époques. On le trouve gravé sur les blasons, enraciné dans la terre, portant vers le ciel les juteuses dattes du palmier (en grec φοῖνιξ), scintillant dans la nuit parmi les constellations de l’hémisphère sud, vibrionnant au cœur de l’Arizona et posant nonchalamment ses pattes en Polynésie, dans un réacteur nucléaire (horreur à voir! ), servant de patronyme voire de prénom. Même les immatérielles mathématiques se sont dotées d’un nombre phénix. Il devient tout naturellement une espèce sonnante et trébuchante au XIXe siècle, lorsque la toute jeune et pourtant si ancienne Grèce se dote de sa première monnaie indépendante. Pour des générations de latinistes français il aidé à l’apprentissage de la grammaire latine, pour les générations Harry Potter, ses plumes ont servi à confectionner les baguettes magiques d’Albus Dumbledore mais aussi de Voldemort.

Un jour, peut-être, ou bien jamais, aidée de la science et de la technologie, la nature permettra à des hommes, transhumains, surhumains, de vivre aussi longtemps que le Phénix. D’ici là, c’est la culture qui nous invite à renaître car les livres, tous les arts et les sciences, nous permettent de bénéficier de la vie, de la connaissance, de l’expérience, de trente siècles d’humanité(s).

 

 

Fumseck couleur (projet pour CS/f) Adam Brockbank © 2002 Warner Bros.

Fumseck noir et blanc (projet pour CS/f) © 2002 Warner Bros.

 

 

 

[1] Fragment 304 dans l’édition Merkelbach & West, Fragmenta Hesiodea, Oxford, 1967.

[2] Claudien, Le phénix, texte établi et traduit par Jean-Louis Charlet, Petits Poèmes, Les Belles Lettres, 2018.


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