Pythagore le véritable - Pythagore et la politique

Agrégé d’histoire et jeune doctorant en archéologie grecque, Corentin Voisin nous introduit dans la secte étrange de Pythagore qui n’a pas que fasciné ou fait trembler les collégiens.

            La pensée politique grecque s’incarne dans les écrits des philosophes comme Platon ou Aristote. La République, les Lois ou les nombreuses Constitutions des élèves du Lycée ne sont cependant pas les premières réflexions sur la manière d’administrer et de vivre dans la cité. Néanmoins, les deux philosophes ne parviennent jamais à passer au stade de la pratique et à créer un gouvernement composé de leurs semblables. Pourtant, un siècle avant Platon, presque toutes les cités de Grande Grèce sont administrées par des pythagoriciens qui ne semblent pas s’embarrasser d’écrits théoriques. La pensée du maître de Samos est-elle une pensée politique suffisamment construite pour permettre cette administration ? Les biographies de Pythagore laissées par Diogène Laërce, Porphyre ou Jamblique comportent toutes un développement plus ou moins important sur les liens entretenus entre l’hétairie pythagoricienne et la politique en Italie du Sud. Pythagore n’est probablement pas le mathématicien fantasmé, mais est-il un homme politique ?

 

Le pythagorisme est politique…

            Les sources souvent tardives présentent plusieurs difficultés pour saisir l’éventuelle activité du sage samien dans ce domaine. Tout d’abord, certaines assertions relèvent de l’anecdote politique et sont douteuses, invraisemblables ou anachroniques. Par exemple, Pythagore aurait entrepris de raisonner le tyran Phalaris, avant de pousser par ses discours les opposants à la tyrannie à se débarrasser de lui (Jamblique, Vie de Pythagore, 215-222). La chronologie ne permet cependant pas aux deux hommes de s’être rencontrés. De plus, certains détails, comme l’emprisonnement de Pythagore à Agrigente et l’enseignement manqué rappellent l’expérience de Platon à la cour de Denys II de Syracuse en 367 (Platon, Lettre VII). Il s’agit là d’une autre difficulté puisque la figure historique de Pythagore a été transformée par les auteurs postérieurs, notamment par l’Académie qui l’a rapproché de Platon. Or, ce dernier est particulièrement connu pour ses théories politiques et ses ambitions de créer un roi philosophe, incarné par les tyrans syracusains.

            Malgré ces obstacles, les chercheurs en histoire se sont employés à reconstituer la personnalité du Pythagore historique, son poids politique ainsi que celui de la communauté qu’il a fondée (voir notamment A. Delatte, Essai sur la politique pythagoricienne, Liège-Paris, Bibliothèque de la faculté de Philosophie et de Lettres de l’Université de Liège, 1922). Il est aujourd’hui certain que l’hétairie a eu un rôle politique très important en Italie du Sud et que certains pythagoriciens ont occupé des magistratures dans plusieurs cités, notamment Tarente. Néanmoins, le sage de Samos ne semble pas s’être directement préoccupé d’administrer la cité de Crotone dans laquelle il vivait.

 

Mais l’investissement de Pythagore est sujet à débat

            Toute activité politique avant le départ de Pythagore vers l’Italie du Sud est très hypothétique. Il aurait tout au plus créé un hémicycle pour rassembler les citoyens samiens et débattre des affaires publiques (Poprhyre, Vie de Pythagore, 9). La forme évoquée est celle d’un bouleutérion ou d’un ekklesiastérion, deux infrastructures qui sont attestées archéologiquement dans le troisième quart du VIe siècle avant notre ère notamment à Métaponte (D. Mertens et A. de Siena, « Metaponto, il teatro-ekklesiasterion », Bollettino d’Arte, 16, 1982, p. 25-34). Néanmoins, Porphyre ne cite pas sa source, ce qui rend toute interprétation problématique. En revanche, il est certain que le départ de Pythagore vers l’Italie méridionale est consécutif de la tyrannie de Polycrate, ce qui donne plus de poids aux assertions des auteurs qui en font un farouche opposant de ce type de régime.

            Lors de son arrivée à Crotone, le sage prononce une série de discours après avoir impressionné le conseil des anciens de la ville. Il s’adresse ainsi aux jeunes hommes, aux femmes et aux enfants (Dicéarque fr. 40 Mirhady, apud Porphyre, Vie de Pythagore, 18-19). La forme des discours est bien entendu romancée, mais plusieurs spécialistes se demandent si les préceptes moraux évoqués n’ont pas un lien avec le contexte crotoniate des années 520, au point que le contenu pourrait avoir un lien avec les prescriptions pythagoriciennes pour les populations qui ne faisaient pas partie de la secte (voir C. Rowett ,« The Pythagorean society and politics », dans C. A. Huffman (dir.), A History of Pythagoreanism, Cambridge, CUP, 2014, p. 112-130). Néanmoins, Pythagore agit seulement comme un conseiller moral pour redresser la situation de Crotone après sa défaite contre Sybaris quelques années plus tôt, c’est une forme de politique indirecte qui génère un certain enthousiasme chez les jeunes et les femmes, peut-être à cause du charisme du Samien.

 

Pythagore et les modèles politiques

            Plusieurs spécialistes ont voulu faire des premiers pythagoriciens de révolutionnaires réactionnaires et prônant l’oligarchie. Cette conception est erronée, puisque Pythagore vit à Crotone à la fin de l’époque archaïque et que le gouvernement de la cité et alors aux mains d’un groupe restreint, « le conseil des Mille » ; il n’y a donc pas eu de coup d’État pythagoricien. Le sage n’est qu’un conseiller politique et moral, mais ne prend pas des décisions par lui-même. L’épisode des réfugiés de Sybaris le démontre bien (Diodore, XII, 9, 2-4, qui doit suivre Timée de Tauroménium). Les réfugiés de cette cité fuient la tyrannie de Telys et demandent l’aide de Crotone. A moment où le tyran envoie des ambassadeurs pour qu’on lui restitue les réfugiés, le conseil hésite, puis finit par suivre les conseils de Pythagore qui encourage à ne pas céder face au tyran, ce qui entraîne la guerre contre Sybaris et sa destruction par les Crotoniates. Cet épisode témoigne bien d’un engagement politique du sage, mais pas de son implication pleine et entière en tant que magistrat de la cité. En revanche, des membres de l’hétairie ont probablement eu leur rôle à jouer dans les diverses aristocraties d’Italie du Sud.

            Pythagore n’est pas non plus un politicien « féministe » (voir S. B. Pomeroy, Pythagorean Women, their history and writings, Baltimore, John Hopkins University Press, 2013). Il s’adresse aux femmes, mais les conseils moraux qu’il prodigue sont avant tout familiaux et destinés à encourager les maris à respecter certains engagements. Il s’agit aussi de prescriptions religieuses et natalistes pour encourager le repeuplement de la cité après la défaite désastreuse de la Sagra. Or, à la fin de l’époque archaïque, plusieurs auteurs insistent pour faire de la cité achéenne l’une des plus peuplées d’Italie méridionale (pseudo-Scymnos, 90-91 ; Diodore, XII, 9). Il n’est donc pas impossible que le contenu du discours fasse référence, encore une fois, à un contexte historique. Pythagore accepte aussi des femmes au sein de l’hétairie, mais nombre d’entre elles n’intègrent pas la communauté de manière indépendante. Un rapide coup d’œil au catalogue des pythagoriciens de Jamblique (Vie de Pythagore, 267) montre qu’elles sont souvent sœur, femme, ou membre proche de la famille d’un pythagoricien célèbre. Il semble que ce soit particulièrement le cas pour Pythagore et ses filles. De même, il n’est pas question de laisser à ces dernières un rôle politique direct ; elle s’illustre au sein d’organisation religieuse et par des prêtrises (cœurs de jeunes filles, processions…), ce qui n’est pas spécifique à Crotone. En revanche, il est possible que les coutumes achéennes ou doriennes des cités d’Italie méridionale aient accordé plus de place aux femmes dans l’espace public.

            Enfin, Pythagore n’est pas non plus un adversaire acharné de la démocratie (il peut être intéressant de regarder en parallèle cette vidéo sur le site de la Vie des classiques https://laviedesclassiques.fr/vid%C3%A9o/arithm%E2%80%99antique-n%C2%B045-pythagore-ennemi-de-la-d%C3%A9mocratie)[1]. Porphyre (Vie de Pythagore, 54-55) a décrit une conspiration menée par un certain Cylon qui aurait voulu instaurer une démocratie à Crotone face au conservatisme oligarchique des pythagoriciens. Néanmoins, C. Rowett (voir supra) a bien montré que l’harmonie prônée par la secte ne signifie pas l’absence de dissension au sein de celle-ci. Un extrait de Jamblique (Vie de Pythagore, 74) est intéressant à ce sujet, puisqu’il montre que certains individus pouvaient être bannis de l’hétairie en cas de rupture du secret ou d’actes indignes. Cylon apparaît dans ce passage comme un gouverneur de Sybaris (exarque) qui a échoué à l’examen d’entrée dans l’hétairie. L’exclusion de plusieurs membres aurait pu mener à un conflit interne débouchant sur les exactions cyloniennes et la fuite de Pythagore vers Métaponte (Zhmud L., Pythagoras and the Early Pythagoreans, Oxford – New-York, OUP, 2012, chapitre II, 4). Une fois de plus, Pythagore n’est ni un révolutionnaire ni un conservateur.

 

            Après la mort du maître, il a bien existé une révolution menée contre les pythagoriciens, mais qui prend place dans un tout autre contexte après les années 440 avant notre ère. Le pythagorisme ne s’oppose pas fondamentalement à la démocratie, il s’y adapte. Les travaux d’Archytas de Tarente montrent ainsi l’établissement d’un régime modéré fondé sur l’égalité géométrique. Quant aux traités pseudo-pythagoriciens, ils contiennent souvent des références politiques teintées de platonisme, une philosophie profondément aristocratique, mais qui emprunte à plusieurs constitutions de nombreuses idées pour façonner un régime idéal.

 

Sources citées

Jamblique, Vie de Pythagore, 215-222 : […] Mais il accomplit un acte encore plus noble, en provoquant la chute de la tyrannie, en empêchant le tyran qui s’y préparait d’infliger des maux incurables aux hommes, et en libérant la Sicile de la tyrannie la plus cruelle. (222) La preuve que c’est bien lui qui doit être crédité de ces hauts faits est apportée par les oracles d’Apollon, qui annonçaient que Phalaris verrait la chute de son pouvoir, lorsque ses sujets deviendraient plus puissants, plus unanimes, plus unis entre eux. Or, ils devinrent tels lorsque Pythagore fut parmi eux, à cause des conseils et des enseignements qu’il dispensa.

(trad. L. Brisson, A.-Ph. Segonds, Paris, Les Belles Lettres, 2011)

Porphyre, Vie de Pythagore, 9 : De retour en Ionie, il établit dans sa patrie une école appelée aujourd’hui encore hémicycle de Pythagore, où les Samiens se réunissent pour délibérer des affaires publiques. Hors de la ville, il installa une grotte adaptée à sa philosophie, où il passait la plus grande partie des jours et des nuits avec quelques-uns de ses adeptes.

(trad. E. des Places, Paris, Les Belles Lettres, 1982)

Porphyre, Vie de Pythagore, 18-19 : Quand il eut débarqué en Italie et se trouva à Crotone, rapporte Dicéarque, cet homme […] fit une telle impression sur la cité des Crotoniates qu’après avoir enthousiasmé le conseil des anciens par nombre de beaux discours il adressa encore aux jeunes, sur l’ordre des magistrats, des exhortations adaptées à leur âge ; puis il s’adressa aux enfants, rassemblés nombreux des écoles ; ensuite aux femmes ; et une association de femmes se constitua pour lui. (19) Tout cela lui valut une grande renommée.

(trad. E. des Places, Paris, Les Belles Lettres, 1982)

Diodore, XII, 9, 2-4 : Or ils [les Sybarites] eurent un chef populaire, Télys, qui accusait ls personnalités les plus importantes ; il convainquit les Sybarites de bannir les cinq cents citoyens les plus riches et de confisquer leurs biens. Les bannis se rendirent à Crotone et cherchèrent refuge auprès des autels de l’agora ; Télys dépêcha des ambassadeurs à Crotone, sommés de choisir entre la restitution des bannis et l’acceptation de la guerre. […] Quand le philosophe Pythagore eut conseillé de les préserver, ils [les Crotoniates] changèrent d’avis et choisirent la guerre pour la sauvegarde des suppliants.

(trad. M. Casevitz, Paris, Les Belles Lettres, 1972)

Jamblique, Vie de Pythagore, 267 : Femmes pythagoriciennes les plus remarquables :

Timycha, épouse de Myllias de Crotone ; Philtys, fille de Theophrios de Crotone ; < Rhyndakos > Byndakos, sœur d’Okkelos et Ekkelos de Lucanie ; Cheilonis, fille de Cheilôn de Sparte ; Kratesikleia, de Sparte, épouse de Kleanôr, de Sparte ; Theanô, épouse de Bro(n)tinos de Métaponte ; Myia, femme de Milon de Crotone ; Lasthenia, d’Arcadie ; Habroteleia, fille d’Habrotelès, de Tarente ; Echekrateia, de Phlionte ; Tyrsenis de Sybaris ; Peisirrhodè, de Tarente ; Theadousa, de Laconie ; Boiô d’Argos ; Babelyka, d’Argos ; Kleaichma, sœur d’Autocharidas, de Laconie. Au total 17.

(trad. L. Brisson, A.-Ph. Segonds légèrement modifiée, Paris, Les Belles Lettres, 2011)

Porphyre, Vie de Pythagore, 54-55 : Cylon n’en fut pas médiocrement affecté, s’estimant outragé, lui qui d’autre part était difficile et ne dominait pas sa colère. (55) Il rassemblé donc ses amis, calomnia Pythagore et monta un complot contre lui et ses familiers.

(trad. E. des Places, Paris, Les Belles Lettres, 1982)

Jamblique, Vie de Pythagore, 74 : Si donc l’on trouvait ce candidat encore difficile à ébranler et incapable de suivre, alors, après lui avoir élevé dans l’école une stèle qui garde son souvenir, comme on l’avait fait pour Périllos de Thourioi et pour Cylon, le gouverneur de Sybaris, lorsqu’il avait été refusé par eux, ils les renvoyaient de la communauté.

(trad. L. Brisson, A.-Ph. Segond, Paris, Les Belles Lettres, 2011)

 

[1] Je salue ici le travail de diffusion et de vulgarisation des mathématiques d’Antoine Houlou Garcia, tout en revenant sur certaines de ses propositions sur le Pythagore politicien.


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