Un jour, un mythe - La disparition des abeilles (partie 1)

Chaque jour, un nouveau mythe à dévorer dans votre calendrier de l'avent mythologique ! Retrouvez-les tous dans la Bibliothèque mythologique idéale ! Par Laure de Chantal

Vous connaissiez l’histoire d’Orphée & Eurydice, mais saviez-vous qu’elle avait aussi provoqué la disparition des abeilles ? 

Le berger Aristée fuyait la vallée de Tempé qu’arrose le Pénée, après avoir, dit-on, perdu ses abeilles par la maladie et par la faim ; triste, il s’arrêta près de la source sacrée d’où part le fleuve, se répandant en plaintes et s’adressant à sa mère en ces termes : « Mère, Cyréné ma mère, qui habites les profondeurs de ce gouffre, à quoi bon m’avoir fait naître de l’illustre race des dieux (si du moins, comme tu l’affirmes, mon père est Apollon de Thymbra), puisque je suis odieux aux destins ? Ou bien où s’en est allé l’amour que tu avais pour moi ? Pourquoi me faisais-tu espérer le ciel ? Voici que l’honneur même de ma vie de mortel, cet honneur qu’au prix de tant d’efforts je m’étais acquis à grand-peine en veillant avec habileté sur les récoltes et sur le bétail, je le perds, et tu es ma mère ! Allons ! Continue et, de ta propre main, arrache mes vergers fertiles ; porte dans mes étables la flamme ennemie et détruis mes moissons ; brûle mes plantations et brandis contre mes vignes la robuste hache à deux tranchants, si tu as pris de ma gloire tant de déplaisir ! »
Cependant sa mère, au fond de sa chambre, dans les profondeurs du fleuve, a entendu sa voix. Autour d’elle des Nymphes filaient les toisons de Milet, teintes d’une couleur vert foncé, Drymo, Xantho, Ligéa, Phyllodocé, dont la chevelure brillante flottait sur un cou éclatant de blancheur [Nésée, Spio, Thalie, Cymodocé] et Cydippe et la blonde Lycorias, l’une vierge, l’autre qui venait pour la première fois d’éprouver les douleurs de Lucine ; Clio et Béroé sa sœur, Océanides l’une et l’autre, l’une et l’autre ceinturées d’or, vêtues l’une et l’autre de fourrures tachetées ; et puis Éphyré, Opis, Déiopée l’Asienne, et l’agile Aréthuse qui avait enfin déposé ses flèches. Au milieu d’elles, Clyméné contait l’inutile précaution de Vulcain, les ruses de Mars et ses plaisirs furtifs, et elle énumérait depuis le chaos, les amours innombrables des dieux. Charmées par ce chant, elles déroulaient de leurs fuseaux la laine moelleuse, lorsqu’une seconde fois la plainte d’Aristée frappa les oreilles de sa mère, et toutes, sur leurs sièges de cristal, restèrent interdites ; mais plus prompte que toutes ses sœurs, Aréthuse éleva sa tête blonde au-dessus des ondes en regardant devant elle, et de là s’écria : « Oh ! Ce n’est pas sans raison que de tels gémissements t’ont effrayée, Cyréné, ma sœur ; luimême, le principal objet de tes soins, Aristée se tient tristement au bord du Pénée, notre père, il pleure et te traite de cruelle. » L’esprit frappé d’une frayeur insolite, la mère lui dit : « Conduis-le vite, conduis-le vers nous ; il a le droit de toucher le seuil des dieux. » En même temps elle ordonne aux courants profonds de s’écarter largement pour livrer passage au jeune homme ; l’onde alors, infléchie en forme de montagne, s’est immobilisée autour de lui, l’a reçu dans son vaste sein et l’a fait pénétrer jusqu’au fond du fleuve.
Maintenant il allait, admirant la demeure de sa mère et son humide empire, les bassins enfermés dans des cavernes et les bois retentissants ; stupéfait à la vue de l’immense mouvement des eaux, il contemplait tous les fleuves qui coulent sous la vaste terre en des directions opposées : le Phase et le Lycus et la source d’où jaillit d’abord le profond Énipée, ensuite l’Hypanis grondant parmi les rochers et le Caïque de Mysie, celle qui donne naissance au vénérable Tibre et au cours de l’Anio, et au fleuve qui porte deux cornes d’or sur un front de taureau, à l’Éridan ; il n’en est pas de plus violent traversant de grasses cultures pour aller se jeter dans la mer violette.
Quand on fut parvenu dans la chambre voûtée de rocaille et que Cyréné eut connu l’inanité des pleurs de son fils, les Nymphes sœurs, à tour de rôle, donnent pour les mains l’onde limpide et apportent des serviettes dont le tissu pelucheux a été rasé ; les unes chargent les tables de mets, les autres servent des coupes pleines ; les feux de la Panchaïe brûlent sur les autels. Alors sa mère lui dit : « Prends ces coupes de Bacchus Méonien ; faisons une libation à l’Océan. » En même temps, elle adresse elle-même une prière à l’Océan, père de l’univers, et aux Nymphes sœurs, protectrices de cent forêts, de cent fleuves. Trois fois elle a versé du nectar limpide sur le feu de Vesta ; trois fois la flamme jaillissant jusqu’au sommet de la voûte a brillé. Rassurant par ce présage le cœur de son fils, elle commence ainsi : « Il y a dans le gouffre de Carpathos, royaume de Neptune, un devin, le dieu céruléen Protée, qui parcourt l’immensité de la plaine liquide avec un attelage de coursiers à deux pattes, mi-poissons, mi-chevaux. En ce moment, il est allé revoir les ports d’Émathie et Pallène, sa patrie ; nous le vénérons, nous les Nymphes, et le vieux Nérée lui-même le vénère ; car, devin il sait tout, le présent, le passé, la longue suite des faits à venir. Ainsi en a décidé Neptune, dont il fait paître les monstrueux troupeaux et les phoques hideux au fond du gouffre. C’est lui, mon fils, qu’il te faut d’abord garrotter, pour qu’il t’explique la cause de la maladie et lui donne une issue favorable. Car sans violence il ne t’enseignera rien, et ce n’est pas en le priant que tu le fléchiras ; fais-lui violence rudement et, quand tu l’auras pris, garrotte-le dur ; contre ces seuls moyens ses ruses se briseront, inutiles. Moi-même, lorsque le soleil aura allumé ses feux de midi, à l’heure où les herbes ont soif, où déjà le bétail préfère l’ombre, je te conduirai dans le réduit du vieillard, là où il se retire fatigué, au sortir des ondes, pour que tu l’assailles aisément, lorsqu’il sera couché, endormi. Mais lorsque tes mains l’auront saisi et que tu le tiendras garrotté, alors il voudra se jouer de toi en prenant des apparences changeantes et même des figures de bêtes : en effet il se fera soudain porc hérissé, tigre affreux, dragon écailleux et lionne à la nuque fauve ; ou bien il fera entendre le pétillement vif de la flamme, et cherchera de cette façon à s’échapper des liens, ou bien, se dissolvant en minces filets d’eau, à disparaître. Mais plus il multipliera ses métamorphoses, plus tu devras, mon fils, resserrer l’étreinte des liens, jusqu’à ce qu’il reparaisse, après transformation, tel que tu l’auras vu, quand il fermait les yeux dans son premier sommeil. » Elle dit et répand un fluide parfum d’ambroisie, qu’elle fait couler sur tout le corps de son fils ; alors une suave odeur s’exhale de l’arrangement de sa chevelure, et une souple vigueur a pénétré ses membres. Il y a une grotte immense, au flanc d’une falaise rongée, où l’onde s’amasse poussée par le vent, et se brise en courants circulaires qui refluent, mouillage depuis longtemps très sûr pour les marins surpris : à l’intérieur Protée se met à l’abri derrière un vaste rocher. C’est là que la Nymphe place le jeune homme dans une cachette, à contre-jour ; elle-même se tient en retrait, à quelque distance, dissimulée par une nuée.
Déjà le dévorant Sirius qui brûle les Indiens assoiffés brillait dans le ciel, et le soleil en feu avait achevé la moitié de sa carrière ; les herbes se desséchaient et les rayons cuisants surchauffaient jusqu’à la vase le lit des fleuves dans leurs embouchures à sec ; c’est alors que Protée, gagnant au sortir des flots son antre accoutumé, s’avançait ; autour de lui la gent humide du vaste océan bondit et fait gicler au loin une rosée amère. Les phoques s’étendent çà et là sur le rivage pour dormir. Quant à lui, tel parfois un gardien d’étable dans les montagnes, lorsque Vesper ramène les veaux de la pâture au logis et que les bêlements des agneaux excitent les loups, il s’est assis sur un rocher au milieu de son troupeau ; il le dénombre et le passe en revue.
Aristée, voyant que s’offre à lui cette occasion, laisse à peine le vieillard allonger ses membres tout las ; il s’élance avec un grand cri, le maîtrise à terre en lui liant les mains. Protée, de son côté, n’oublie pas ses artifices : il se transforme en toutes sortes d’objets merveilleux, feu, bête horrible, eau courante. Mais comme aucun subterfuge ne trouve un moyen d’évasion, vaincu, il redevient lui-même et parlant enfin d’une voix humaine : « Qui donc, ô le plus présomptueux des jeunes gens, t’a ordonné d’aborder nos demeures ? Ou bien que veux-tu de moi ! » dit-il. Mais Aristée : « Tu le sais, Protée, tu le sais, toi ; et il n’est pas possible que rien t’échappe ; mais de ton côté, cesse de vouloir m’abuser. C’est en suivant les instructions des dieux que nous sommes venus dans notre détresse chercher ici un oracle. » Il n’en dit pas plus.

Virgile, Géorgiques, IV


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