Anthologie – Aristée, inventeur du miel (Virgile)

17 octobre 2023
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Image : Virgile-Georgiques
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Si le miel, au centre de la dernière Chronique anachronique de Christelle Laizé et Philippe Guisard, n’est pas, à la différence du blé et du vin, un don des dieux, il a une origine divine, que raconte Virgile.

Quis deus hanc, Musae, quis nobis extudit artem?
Unde noua ingressus hominum experientia cepit?
Pastor Aristaeus fugiens Peneia Tempe,
amissis, ut fama, apibus morboque fameque,
tristis ad extremi sacrum caput adstitit amnis
multa querens atque hac adfatus uoce parentem:
'Mater, Cyrene mater, quae gurgitis huius
ima tenes, quid me praeclara stirpe deorum,
si modo, quem perhibes, pater est Thymbraeus Apollo,
inuisum fatis genuisti? aut quo tibi nostri
pulsus amor? quid me caelum sperare iubebas?
En etiam hunc ipsum uitae mortalis honorem,
quem mihi uix frugum et pecudum custodia sollers
omnia temptanti extuderat, te matre relinquo.
Quin age et ipsa manu felices erue siluas,
fer stabulis inimicum ignem atque interfice messes,
ure sata et ualidam in uites molire bipennem,
tanta meae si te ceperunt taedia laudis.'
At mater sonitum thalamo sub fluminis alti
sensit. Eam circum Milesia uellera Nymphae
carpebant hyali saturo fucata colore,
drymoque Xanthoque Ligeaque Phyllodoceque,
caesariem effusae nitidam per candida colla,
Nesaee Spioque Thaliaque Cymodoceque,
Cydippeque et flaua Lycorias, altera uirgo,
altera tum primos Lucinae experta labores,
Clioque et Beroe soror, Oceanitides ambae,
ambae auro, pictis incinctae pellibus ambae,
atque Ephyre atque Opis et Asia Deiopea
et tandem positis uelox Arethusa sagittis.
Inter quas curam Clymene narrabat inanem
Vulcani Martisque dolos et dulcia furta,
aque Chao densos diuum numerabat amores
carmine quo captae dum fusis mollia pensa
deuoluunt, iterum maternas impulit aures
luctus Aristaei, uitreisque sedilibus omnes
obstipuere; sed ante alias Arethusa sorores
prospiciens summa flauum caput extulit unda
et procul: 'O gemitu non frustra exterrita tanto,
Cyrene soror, ipse tibi, tua maxima cura,
tristis Aristaeus Penei genitoris ad undam
stat lacrimans et te crudelem nomine dicit.'
Huic percussa noua mentem formidine mater,
'duc, age, duc ad nos; fas illi limina diuum
tangere,' ait. Simul alta iubet discedere late
flumina, qua iuuenis gressus inferret. At illum
curuata in montis faciem circumstetit unda
accepitque sinu uasto misitque sub amnem.

[...]

At non Cyrene; namque ultro adfata timentem:
'Nate, licet tristes animo deponere curas.
Haec omnis morbi causa; hinc miserabile Nymphae,
cum quibus illa choros lucis agitabat in altis,
exitium misere apibus. Tu munera supplex
tende petens pacem et faciles uenerare Napaeas;
namque dabunt ueniam uotis irasque remittent.
Sed modus orandi qui sit, prius ordine dicam.
Quattuor eximios praestanti corpore tauros,
qui tibi nunc uiridis depascunt summa Lycaei,
delige et intacta totidem ceruice iuuencas.
Quattuor his aras alta ad delubra dearum
constitue et sacrum iugulis demitte cruorem,
corporaque ipsa boum frondoso desere luco.
Post, ubi nona suos Aurora ostenderit ortus,
inferias Orphei Lethaea papauera mittes
et nigram mactabis ouem lucumque reuises:
placatam Eurydicen uitula uenerabere caesa.
Haud mora; continuo matris praecepta facessit;
ad delubra uenit, monstratas excitat aras,
quattuor eximios praestanti corpore tauros
ducit et intacta totidem ceruice iuuencas.
Post, ubi nona suos Aurora induxerat ortus,
inferias Orphei mittit lucumque reuisit.
Hic uero subitum ac dictu mirabile monstrum
adspiciunt, liquefacta boum per uiscera toto
stridere apes utero et ruptis efferuere costis,
immensasque trahi nubes, iamque arbore summa
confluere et lentis uuam demittere ramis.

 

Quel dieu, ô Muses, quel dieu a forgé à notre intention cette méthode ? Comment cette étrange pratique a-t-elle pris naissance chez les hommes ?
Le berger Aristée fuyait la vallée de Tempé qu’arrose le Pénée, après avoir, dit-on, perdu ses abeilles par la maladie et par la faim ; triste, il s’arrêta près de la source sacrée d’où part le fleuve, se répandant en plaintes et s’adressant à sa mère en ces termes ; « Mère, Cyréné ma mère, qui habites les profondeurs de ce gouffre, à quoi bon m’avoir fait naître de l’illustre race des dieux (si du moins, comme tu l’affirmes, mon père est Apollon de Thymbra), puisque je suis odieux aux destins ! Ou bien où s’en est allé l’amour que tu avais pour moi ? Pourquoi me faisais-tu espérer le ciel ! Voici que l’honneur même de ma vie de mortel, cet honneur qu’au prix de tant d’efforts je m’étais acquis à grand’peine en veillant avec habileté sur les récoltes et sur le bétail, je le perds, et tu es ma mère ! Allons ! Continue et, de ta propre main, arrache mes vergers fertiles ; porte dans mes étables la flamme ennemie et détruis mes moissons ; brûle mes plantations et brandis contre mes vignes la robuste hache à deux tranchants, si tu as pris de ma gloire tant de déplaisir ! »
Cependant sa mère, au fond de sa chambre, dans les profondeurs du fleuve, a entendu sa voix. Autour d’elle des Nymphes filaient les toisons de Milet, teintes d’une couleur vert foncé, Drymo, Xantho, Ligéa, Phyllodocé, dont la chevelure brillante flottait sur un cou éclatant de blancheur, Nésée, Spio, Thalie, Cymodocé et Cydippe et la blonde Lycorias, l’une vierge, l’autre qui venait pour la première fois d’éprouver les douleurs de Lucine ; Clio et Béroé sa sœur, Océanides l’une et l’autre, l’une et l’autre ceinturées d’or, vêtues l’une et l’autre de fourrures tachetées ; et puis Éphyré, Opis, Déiopée l’Asienne, et l’agile Aréthuse qui avait enfin déposé ses flèches. Au milieu d’elles, Clyméné contait l’inutile précaution de Vulcain, les ruses de Mars et ses plaisirs furtifs, et elle énumérait depuis le chaos, les amours innombrables des dieux. Charmées par ce chant, elles déroulaient de leurs fuseaux la laine moelleuse, lorsqu’une seconde fois la plainte d’Aristée frappa les oreilles de sa mère, et toutes, sur leurs sièges de cristal, restèrent interdites ; mais plus prompte que toutes ses sœurs, Aréthuse éleva sa tête blonde au-dessus des ondes en regardant devant elle, et de là s’écria : « Oh ! ce n’est pas sans raison que de tels gémissements t’ont effrayée, Cyréné, ma sœur ; lui-même, le principal objet de tes soins, Aristée se tient tristement au bord du Pénée, notre père, il pleure et te traite de cruelle. » L’esprit frappé d’une frayeur insolite, la mère lui dit : « Conduis-le vite, conduis-le vers nous ; il a le droit de toucher le seuil des dieux. » En même temps elle ordonne aux courants profonds de s’écarter largement pour livrer passage au jeune homme ; l’onde alors, infléchie en forme de montagne, s’est immobilisée autour de lui, l’a reçu dans son vaste sein et l’a fait pénétrer jusqu’au fond du fleuve.

[...]

Mais Cyréné ne s’éloigne pas, et, voyant Aristée tremblant, elle lui adresse d’elle-même ces paroles : « Ô mon fils, tu peux bannir de ton coeur les soucis qui l’affligent. Voilà toute la cause de la maladie ; voilà pourquoi les Nymphes, avec qui Eurydice menait des choeurs au fond des bois sacrés, ont lancé la mort sur tes abeilles. Va donc, en suppliant, leur porter des offrandes, leur demandant la paix, et vénère les Napées indulgentes : ainsi, te pardonnant, elles exauceront tes voeux, et apaiseront leurs ressentiments. Mais je veux d’abord te dire point par point la façon dont on les implore. Choisis quatre de ces superbes taureaux au beau corps, qui paissent maintenant pour toi les sommets du Lycée verdoyant, et autant de génisses dont la nuque n’ait point encore été touchée par le joug ; dresse-leur quatre autels près des hauts sanctuaires des déesses, fais jaillir de leurs gorges un sang sacré et abandonne leurs corps sous les frondaisons du bois sacré. Puis, quand la neuvième aurore se sera levée, tu jetteras aux mânes d’Orphée les pavots du Léthé ; tu apaiseras et honoreras Eurydice en lui sacrifiant une génisse ; et tu immoleras une brebis noire et retourneras dans le bois sacré. »
Sans retard, sur-le-champ, il exécute les prescriptions de sa mère. Il va au sanctuaire, élève les autels indiqués, amène quatre superbes taureaux au beau corps et autant de génisses dont la nuque n’a point encore été touchée par le joug. Puis, quand la neuvième aurore se fut levée, il offre un sacrifice aux mânes d’Orphée, et retourne dans le bois sacré. Alors, prodige soudain et merveilleux à dire, on voit, parmi les viscères liquéfiés des bœufs, des abeilles bourdonner qui en remplissent les flancs, et s’échapper des côtes rompues, et se répandre en des nuées immenses, puis convoler au sommet d’un arbre et laisser pendre leur grappe à ses flexibles rameaux.

Virgile, Géorgiques, IV, 315-362 & 530-558,
C.U.F., Les Belles Lettres,
ed. et trad. Eugène De Saint-Denis