Albums - Murena. Chapitre dixième. Le Banquet

Des chroniques sur les bandes dessinées en lien avec l'Antiquité sous la plume de Julie Gallego, agrégée de grammaire et maître de conférences de latin à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour.

Murena. Chapitre dixième. Le Banquet de Jean Dufaux et Theo Caneschi, Dargaud, novembre 2017.

Version papier normale : 12 €

Version numérique normale : 6,99 €

Version papier avec crayonnés : 14,99 €

https://www.dargaud.com/bd/MURENA/Murena/Murena-tome-10-Le-Banquet

 

Murena. Chapitre dixième. Le Banquet de Jean Dufaux et Theo Caneschi, Dargaud, 2017,
1re de couverture de l’édition normale et de l’édition avec crayonnés.

 

Le thème du banquet, qui donne son nom au dernier tome de la série Murena, paru en 2017, était présent dès le « chapitre premier », La Pourpre et l’Or. L’empereur Claude, tandis qu’il ouvrait la cena qui allait lui être fatale, ne déclarait-il pas déjà, dans la séquence finale de cet album de Jean Dufaux et Philippe Delaby : « Sacrifions à la loi du festin qui veut qu’aucune retenue ne nous guide en cet instant ! » (pl. 44) ? Le banquet mortifère revient dès le tome 2 De sable et de sang avec la mort de Britannicus (conséquence de son épilepsie ou empoisonnement ?) puis dans le tome 3 La Meilleure des mères avec l’assassinat de l’affranchi Pallas. Le tome suivant Ceux qui vont mourir… voit Agrippine, après un dîner offert par son fils, sortir définitivement du jeu dont elle tirait jusque-là les ficelles. Ce n’est donc pas sans quelque inquiétude pour les héros que le lecteur ouvre ce Banquet.

« Et les heures passent chez Trimalchion. Sans que les corps ni les esprits s’y écorchent. La fête imposera son rythme implacable jusqu’à l’aube… » (p. 16). C’est sur ces mots que s’achève la séquence inaugurale de ce dixième Murena, où le héros qui donne son nom à la série et son ami Pétrone cherchent à noyer les souffrances du passé – personnelles ou collectives – dans la nourriture, le vin et les plaisirs. C’est le retour à la fête et à la vie, après l’impression de fin du monde ressentie par les personnages, suite au grand incendie de Rome racontée au tome 7, un chaos qui, pour la série, a malheureusement coïncidé aussi en 2014 avec la mort soudaine de l’un de ses deux créateurs, le dessinateur Philippe Delaby.

Le banquet romain qui dérape en orgie – un cliché inspiré par la séquence de la Cena Trimalchionis du Satiricon de Pétrone et son adaptation fellinienne, ainsi que par le roman Quo vadis ? de Sienkiewicz et ses adaptations cinématographiques ou télévisuelles – ne fait pas l’objet d’amples développements dans la série : le thème est essentiellement utilisé pour ses ressorts tragiques puisque la vie même « est considérée comme un banquet dont on épuise la coupe. » (Jean-Noël Robert, Les Plaisirs à Rome, Les Belles Lettres, p. 104). On pourra comparer le traitement du motif avec ce qui en est fait, à des fins parodiques, dans Astérix chez les Helvètes, avec des planches si inspirées par le Fellini Satyricon, que le traiteur officiel qui fournit le Romain « décadent » qui régale ses amis n’est autre qu’un certain « Fellinus »…

 

Dans cet album, vous apprendrez que l’on ne peut pas faire confiance à la tradition littéraire ! Certes, on ne savait déjà pas grand-chose de ce Pétrone, qualifié d’« arbitre du bon goût » par Tacite (Annales, XVI, 18), qui raconte son suicide lors d’un repas, un épisode amplifié dans le roman Quo vadis ? et alors présenté au chapitre 74 comme son dernier acte de résistance face à la folie de Néron. Mais on constate que la série Murena, avec ce dernier tome paru, s’appuie même sur la tradition universitaire récente qui nie à ce « Pétrone » la paternité de l’œuvre, suivant en cela les spécialistes qui distinguent le Titus Petronius Niger (consulaire et courtisan sous Néron mentionné par Tacite) du Gaius Petronius Arbiter (auteur du Satiricon qui aurait plutôt vécu sous les Flaviens). En effet, dans les premières planches de ce tome X, le lecteur est frappé par la rencontre entre le personnage de Pétrone et un jeune homme assis dans un coin. Ce dernier raconte dans ses tablettes le déroulement même du banquet organisé par Trimalchion. Pétrone lit un extrait qu’il dit apprécier mais dont il lui conseille d’améliorer le style. Le jeune homme, flatté que le grand Pétrone s’intéresse à lui, accepte volontiers de lui confier ses tablettes pour que le célèbre auteur (jusqu’alors de poésies) améliore son texte de prose. Reste que le texte lu par Pétrone est très exactement celui de deux phrases du chap. 33 dans la traduction d’Alfred Ernout (CUF). Il y a de quoi semer le trouble, d’autant que le jeune homme dit s’appeler… Encolpe. Le lecteur en vient donc à penser que Pétrone s’est approprié la création littéraire du jeune homme qu’il avait commencé par séduire. La note 2 en fin d’album explicite la source de cette idée par la mention suivante : « pour certains historiens, le Satyricon serait écrit par le secrétaire de Pline le Jeune qui, curieusement, répondait au nom… d’Encolpe. » (p. 62). C’est notamment la thèse de René Martin, qui voit en l’auteur de l’œuvre « un affranchi de Pline le Jeune qui faisait chez lui fonction de lector, et qui, par une coïncidence pour le moins troublante, portait le même nom, Encolpe, que le narrateur du Satyricon. » (« Petronius Arbiter et le Satyricon : quelques pistes de réflexion », Bulletin de l'Association Guillaume Budé, n° 1, 2009, p. 152 [p. 143-168]). Stéphane Ratti suit cette hypothèse de René Martin (et la confirme par de nombreux arguments) : puisque cet Encolpius était le lector de Pline, il avait accès aux lettres envoyées à Tacite (d’où les nombreux rapprochements qui peuvent être faits entre certains passages du roman et de la correspondance de Pline) et la lecture des Annales (XVI, 17-19) lui aurait donné en outre l’idée de se forger le pseudonyme d’Arbiter Petronius en combinant le nom de Petronius et la mention elegantiae arbiter. Il faut alors bien garder en tête pour comprendre l’œuvre, ajoute le chercheur, que « l’auteur du Satyricon est donc un affranchi et non un aristocrate. Ainsi s’effondrent définitivement toutes les hypothèses de lecture fondées sur la prétendue supériorité́ de caste de l’auteur et son mépris pour le monde vulgaire, grossier et inculte des liberti dont Trimalchion serait l’emblème majeur et à peine caricaturé. » (Stéphane Ratti, « Le monde du Satyricon et la maison de Pline le Jeune », Anabases, n° 13, 2011, § 15).

 

Ajoutons pour finir que si, frappés par cette tête de cochon en couverture (qui n’est que l’une des nombreuses têtes coupées dans la série…), vous avez envie d’en savoir plus sur la nourriture romaine, vous pouvez consulter l’ouvrage classique de Jacques André intitulé L’Alimentation et la cuisine à Rome (Klincksieck, 1961 ; Les Belles Lettres, 1981), son édition de L’Art culinaire d’Apicius (CUF), ainsi que trois ouvrages plus récents : À la table des Anciens : guide de cuisine antique de Laure de Chantal (Les Belles Lettres, coll. « Signets », 2007), L’Empire romain par le menu de Dimitri Tilloi-D’Ambrosi (Arkhê, 2017), ou le tout récent Rome côté cuisines de Martine Quinot Muracciole (Les Belles Lettres, 2019).


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