Chroniques anachroniques — COP : Conférence of… Plinius

À grands coups de clairon et envolées de communication, la COP 21 vient de se terminer, à la suite de nombreuses réunions et débats. Ses organisateurs se doutaient-ils que le plaidoyer pour la planète n’est pas un récent apanage ? Dans son projet encyclopédique, le naturaliste Pline l’Ancien, à l’aube de notre ère, nous livre un excursus anachronique, dans une prise de conscience devenue depuis lors bien chronique !

 

 

Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XVIII, 1, 1-5. CUF, (1972) 2003, texte établi, traduit et commenté par H. Le Bonniec avec la collaboration de A. Le Boeuffle

 

Sequitur natura frugum hortorumque ac florum quaeque alia praeter arbores aut frutices benigna tellure proueniunt, uel per se tantum herbarum inmensa contemplatione, si quis aestimet uarietatem, numerum, flores, odores coloresque et sucos ac uires earum, quas salutis aut uoluptatis hominum gratia gignit. Qua in parte primum omnium patrocinari terrae et adesse cunctorum parenti iuuat, quamquam inter initia operis defensae. Quoniam tamen ipsa materia accedimus ad reputationem eiusdem parentis et noxia : nostris eam criminibus urguemus nostramque culpa illi inputamus. Genuit uenena. Set quis inuenit illa praeter hominem ? Cauere ac refugere alitibus ferisque satis est. Atque cum arbore exacuant limentque cornua elephanti et uri, saxo rhinocerotes, utroque apri dentium sicas, sciantque ad nocendum praeparare se animalia, quod tamen eorum excepto homine et tela sua uenenis tinguit ? Nos et sagittas tinguimus ac ferro ipsi nocentius aliquid damus, nos et flumina inficimus et rerum naturae elementa, ipsumque quo uiuitur in perniciem uertimus. Neque est, ut putemus ignorari ea ab animalibus ; quae praepararent contra serpentium dimicationes, quae post proelium ad medendum excogitarent, indicauimus. Nec ab ullo praeter hominem ueneno pugnatur alieno. Fateamur ergo culpam ne iis quidem, quae nascuntur, contenti ; etenim quanto plura eorum genera humana manu fiunt ! Quid ? Non et homines quidem ut uenena nascuntur ? Atra ceu serpentium lingua uibrat tabesque animi contacta adurit culpantium omnia ac dirarum alitum modo tenebris quoque suis et ipsarum noctium quieti inuidentium gemitu, quae sola uox eorum est, ut inauspicatarum animantium uice obuii quoque uetent agere aut prodesse uitae. Nec ullum aliud abominati spiritus praemium nouere quam odisse omnia. Uerum et in hoc eadem naturae maiestas. Quanto plures bonos genuit ut fruges ! Quanto fertilior in his, quae iuuent alantque ! Quorum aestimatione et gaudio nos quoque, relictis exustioni suae istis hominum rubis, pergemus excolere uitam eoque constantius, quo operae nobis maior quam famae gratia expetitur. Quippe sermo circa rura est agrestesque usus, sed quibus uita constet honosque apud priscos maximus fuerit.

 

 

Nous abordons l’étude des fruits de la terre, des jardins, des fleurs et de tout ce que produit, outre les arbres et les arbrisseaux, la terre bienveillante : objet de contemplation infinie, fût-elle bornée aux seules plantes herbacées, si on veut évaluer la variété, le nombre, la floraison, les parfums, les couleurs, les sucs et les vertus de celles que la terre enfante pour la santé ou le plaisir des hommes. Sur ce point, il me plaît tout d’abord de me faire l’avocat de la Terre, et d’assister la Mère de toutes choses, quoique je l’aie déjà défendue au début de mon ouvrage. Néanmoins, comme notre sujet lui-même nous amène à la considérer aussi comme la mère de substances nuisibles, voilà que nous la chargeons de nos crimes et que nous lui imputons notre faute. Elle a enfanté des poisons. Mais qui donc les a découverts, si ce n’est l’homme ! Les oiseaux et les bêtes sauvages se contentent de les éviter et de les fuir. L’éléphant et l’aurochs aiguisent et liment leurs cornes contre un arbre ; le rhinocéros, contre un rocher ; le sanglier affile en poignards ses défenses contre l’un et l’autre ; les animaux savent se préparer à nuire ; et pourtant lequel d’entre eux, l’homme excepté, empoisonne ses armes ? Nous, nous enduisons même nos flèches de poison et nous donnons au fer lui-même un pouvoir plus malfaisant ; nous, nous empoisonnons même les fleuves et les éléments de la nature, et de celui- là même qui nous fait vivre nous faisons une cause de mort. Et n’allons pas croire que les animaux ignorent les poisons : nous avons montré quelles précautions ils prennent pour combattre les serpents, les remèdes qu’ils imaginent après la bataille. Mais aucun d’entre eux, sauf l’homme, ne s’arme d’un poison emprunté. Avouons donc notre faute, nous qui ne nous contentons pas des poisons naturels : voyez plutôt comme la main de l’homme en multiplie les espèces ! Mais quoi ? les hommes ne secrètent-ils pas aussi des espèces de poison ? Noire comme celle des serpents, leur langue vibre, et la sanie de leur âme brûle tout ce qu’elle touche ; ils incriminent tout et, semblables à des oiseaux sinistres, ils troublent les ténèbres où ils vivent et le repos même des nuits par leurs gémissements – seule voix qu’ils fassent entendre –, voulant interdire par leur rencontre, comme des animaux de mauvais augure, toute activité utile à l’humanité. Ces êtres abominables ne connaissent pas d’autre jouissance que la haine de tout ce qui existe. Mais en cela même la nature est toujours aussi grande ; combien l’emporte le nombre des honnêtes gens, comme l’emporte celui des plantes utiles. Combien elle est plus féconde en plantes salutaires et nutritives !

 

 

 

 

Les philosophies antiques se sont penchées sur la question de la Nature et ont recommandé de la suivre (kata phusin/secundum naturam), comme une des clés du bonheur. Pline, dans son inventaire du monde et des réalités naturelles, a été un des premiers à prendre conscience de l’influence néfaste des hommes sur leur environnement. L’homme était déjà chez Plaute « un loup pour l’homme », fallait-il qu’il devînt en sus « un poison pour la nature » ? Ironie du sort : c’est la fameuse éruption d’août (ou de l’automne ?) 79 apr. J.-C. du Vésuve qui a occis notre illustre naturaliste, défenseur de son objet d’étude, en libérant dans l’atmosphère des gaz toxiques. Mais c’est sur la foi de la description directe qu’en a fait son neveu, dans ses fameuses Lettres VI, 16 et 20, que cette colère de la nature a, sous cette forme particulière, pris, malgré tout, le nom scientifique « d’éruption plinienne ».

 

 

Philippe Guisard et Christelle Laizé

 

 

 

 

 

 

 


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