Chroniques anachroniques – La main dans tous ses états

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À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

L’homme le plus riche du monde a soulevé l’indignation planétaire en exécutant dernièrement un salut bien caractérisé… Cette main brandie a horrifié, horrifie encore en 2025. Où chercher cette symbolique forte de la main si ce n’est chez les Romains ? Pour détendre l’atmosphère, nous avons choisi un texte de Quintilien où l’éloquence ne va pas sans une partition manuelle précise. 

At ut bracchio exserto introspiciatur latus, ut manum alius ultra sinum proferre non audeat, alius in quantum patet longitudo protendat, aut ad tectum erigat, aut repetito ultra laeuum umerum gestu ita in tergum flagellet ut consistere post eum parum tutum sit, aut sinistrum ducat orbem, aut temere sparsa manu in proximos offendat, aut cubitum utrumque in diuersum latus uentilet, saepe scio euenire. Solet esse et pigra et trepida et secanti similis, interim etiam uncis digitis a <ut> aut a capite deiciatur aut eadem manu supinata in superiora iactetur. Fit et ille <gestus>, qui, inclinato in umerum dextrum capite, bracchio ab aure protenso, manum infesto pollice extendit : qui quidem maxime placet iis qui se dicere sublata manu iactant. Adicias licet eos qui sententias uibrantis digitis iaculantur aut manu sublata denuntiant aut, quod per se interim recipiendum est, quotiens aliquid ipsis placuit in unguis eriguntur, sed uitiosum id faciunt aut digito quantum plurimum possunt erecto aut etiam duobus, aut utraque manu ad modum aliquid portantium composita.

En revanche, découvrir le bras jusqu’à faire entrevoir le flanc, ne pas oser étendre la main au-delà du pli de la toge, tendre le bras de toute sa longueur ou pointer la main vers le toit ou, la portant à maintes reprises derrière l’épaule gauche, se frapper l’épaule au point qu’on ne soit pas en sécurité si l’on reste derrière l’orateur ou tracer un cercle avec la main gauche ou heurter les voisins en agitant la main inconsidérément ou se battre les flancs des deux coudes, autant de gestes fréquents, je le sais bien.

La main a pour habitude d’être et paresseuse et nerveuse et sembler fendre l’air, parfois même avec les doigts crochus, <de sorte qu’>elle s’abaisse rapidement de la tête vers le sol ou bien que, par un mouvement de supination, elle soit brandie vers le ciel. Il y encore un autre comportement : la tête inclinée vers l’épaule droite, le bras étendu à la hauteur de l’oreille, la main est allongée, le pouce menaçant : cette attitude, à vrai dire, plaît particulièrement à ceux qui se vantent de parler la main levée. On peut ajouter ceux qui dardent avec les doigts les traits qu’ils décochent ou qui les signalent la main levée, ou qui se dressent sur la pointe des pieds toutes les fois qu’ils ont dit quelque chose qui leur a plu à eux-mêmes, geste admissible parfois certes, mais fâcheux quand ils élèvent aussi haut qu’ils peuvent un doigt ou même deux, ou qu’ils réunissent les deux mains comme s’ils portaient quelque chose.

Quintilien, Institution oratoire, XI, 118-120,
in tome VI, livres X et XI, texte établi et traduit par J. Cousin,
Paris, Les Belles Lettres, 1970

Cette actio bien italienne de la manus va de pair avec un symbolisme d’autorité du père, du magistrat et du prêtre. À Rome, la main tient une place centrale dans le droit, la politique et la religion. Elle peut, dès la loi des XII tables (datées du milieu du Vᵉ s. av. notre ère), à la fois protéger, porter la violence et exprimer la possession. Il y a d’abord la manus injectio (c’est la mainmise, notamment dévolue au paterfamilias, l’un des premiers acteurs du droit romain) ; puis vient la manumissio, l’affranchissement des esclaves, dans un monde qui en comptait beaucoup ; enfin, la mancipatio (=prendre en main, pour désigner l’acquisition légale d’un bien). Dans le mariage, il y en a 2 types  : avec la main (l’épouse entre dans le giron marital) ou sans la main (l’épouse reste attachée au giron paternel). Dans les rites, la main doit rester aussi pure que possible et c’est dans ce domaine religieux qu’est le mieux signifiée la dichotomie entre main droite et main gauche (la sinistre). Les hommes de pouvoir doivent inspirer confiance par leur dextre qui exprime leur fides, la bonne foi, une des vertus cardinales de Rome. La manus comme organe supérieur est un organe de pouvoir réservé aux pères de familles, aux magistrats, aux détenteurs du droit et aux empereurs, tandis que la main travailleuse des subalternes passe inaperçue, Rome étant une société de mains très inégale.

Comme quoi, l’idéologie n’est jamais très loin de la main ! Kekius Maximus le sait-il seulement ?

 

Christelle Laizé et Philippe Guisard

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