Chroniques anachroniques - Acta est fabula

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Par ce titre référant à la fin d’une comédie latine, nous voulons commémorer le pétulant, le dynamique, le jovial et bon vivant 5e président de la Ve République, disparu le 26 septembre dernier, Jacques Chirac. À l’instar d’Auguste qui se demandait s’il avait bien joué « le mime de la vie »,  le rideau est tombé sur la scène politique française qu’il a occupée pendant 40 ans. Comment Rome abordait-elle la mort, les funérailles et le deuil du premier citoyen, le princeps , et notamment le tout premier d’entre eux, Auguste ? Comment une personne, ayant exercé des fonctions étatiques, cesse-t-elle d’appartenir à la sphère privée, même dans la mort ?

Obiit in cubiculo eodem, quo pater Octauius, duobus Sextis, Pompeio et Appuleio, cons. XIIII. Kal. Septemb. hora diei nona, septuagesimo et sexto aetatis anno, diebus V et XXX minus. Corpus decuriones municipiorum et coloniarum a Nola Bouillas usque deportarunt noctibus propter anni tempus, cum interdiu in basilica cuiusque oppidi uel in aedium sacrarum maxima reponeretur. a Bouillis equester ordo suscepit urbique intulit atque in uestibulo domus conlocauit. senatus et in funere ornando et in memoria honoranda eo studio certatim progressus est, ut inter alia complura censuerint quidam, funus triumphali porta ducendum, praecedente Victoria quae est in curia, canentibus neniam principum liberis utriusque sexus; alii, exequiarum die ponendos anulos aureos ferreosque sumendos; nonnulli, ossa legenda per sacerdotes summorum collegiorum. fuit et qui suaderet, appellationem mensis Augusti in Septembrem transferendam, quod hoc genitus Augustus, illo defunctus esset; alius, ut omne tempus a primo die natali ad exitum eius saeculum Augustum appellaretur et ita in fastos referretur. uerum adhibito honoribus modo bifariam laudatus est : pro aede Diui Iuli a Tiberio et pro rostris ueteribus a Druso Tiberi filio, ac senatorum umeris delatus in Campum crematusque. nec defuit uir praetorius, qui se effigiem cremati euntem in caelum uidisse iuraret. reliquias legerunt primores equestris ordinis tunicati et discincti pedibusque nudis ac Mausoleo condiderunt. id opus inter Flaminiam uiam ripamque Tiberis sexto suo consulatu extruxerat circumiectasque siluas et ambulationes in usum populi iam tum publicarat.

Il mourut dans la même chambre que son père Octavius, sous le consulat de deux Sextus, S. Pompée et S. Appuleius, le quatorzième jour avant les calendes de Septembre, à la neuvième heure du jour, à l’âge de soixante-seize ans, moins trente-cinq jours. Les décurions des municipes et des colonies transportèrent son corps de Nole jusqu’à Bovillae, pendant la nuit, à cause de la chaleur de la saison, et le jour on le déposait dans la basilique de chaque ville ou dans son plus grand temple. À Bovillae, on le remit aux chevaliers, qui le portèrent à Rome et le déposèrent dans le vestibule de sa maison. Les sénateurs, rivalisant de zèle pour embellir ses funérailles et honorer sa mémoire, émirent un grand nombre de motions diverses ; entre autres, ils allèrent jusqu’à proposer, les uns, que le convoi passât par la porte triomphale, précédé de la Victoire qui est dans la curie, tandis que les fils et les filles des principaux citoyens chanteraient un hymne funèbre ; d’autres, que, le jour des obsèques, on déposât les anneaux d’or pour en prendre de fer ; certains, que les ossements fussent recueillis par les prêtres des collèges supérieurs. Un sénateur voulait même que l’on donnât au mois de septembre le nom d’Auguste, attribué au mois précédent parce que celui-ci l’avait vu mourir, tandis que le premier l’avait vu naître ; un autre, que toute la période comprise entre le jour de sa naissance et sa mort fût appelée « siècle d’Auguste », et portée sous ce nom dans les fastes. Mais on imposa des bornes à ces honneurs ; il eut deux oraisons funèbres, -la première prononcée par Tibère devant le temple du divin Jules, la seconde, par Drusus, le fils de Tibère, du haut de l’ancienne tribune aux harangues-, puis les sénateurs le portèrent sur leurs épaules au Champ de Mars, où il fut brûlé. Il se trouva encore un ancien préteur pour jurer qu’il avait vu son fantôme monter au ciel après la crémation. Les principaux membres de l’ordre équestre, en tunique, sans ceinture et pieds nus, recueillirent ses restes et les déposèrent dans la Mausolée : Auguste avait fait construire ce tombeau entre la voie Flaminienne et la rive du Tibre, pendant son sixième consulat, et, dès cette époque, il avait ouvert au public les bosquets et les promenades dont il était entouré.

              Suétone, Vie d’Auguste, C, texte établi et traduit par H. Ailloud, Les Belles Lettres, 2008

 

En 14 apr. J.-C., Auguste avait déjà pris des dispositions minutieuses relatives au déroulement de ses funérailles (y compris le lieu du bûcher). Il les avait consignées dans des mandata de funere suo (déposées chez les Vestales). Il avait déjà voulu en 12 av. J.-C. que les funérailles de son meilleur ami Agrippa fussent, sorte de répétition générale, semblables aux siennes. Plus généralement, les funérailles d’Auguste, et le sens qu’allait leur donner son successeur Tibère, s’inscrivaient, sur la toile de fond des grandes funérailles du Ier s. av. J.-C. (Sylla, César surtout, les trépassés de la domus Augusta) dans une stratégie du deuil. S’agissant du Père de la Patrie, tous les citoyens devaient se transformer en un groupe de lugentes. Les sénateurs d’abandonner le laticlave ; les magistrats en charge de déposer les symboles de leur statut ; les consuls d’abandonner leur place ; Tibère et son fils Drusus de revêtir une toge sombre ; les sénateurs chargés de transporter la dépouille du Prince de sa maison au forum jusqu’au champ de Mars ; les hommes de prendre le deuil pour quelques jours, les femmes pour une année entière ; autant de signes de dégradation pour une procession de type triomphal. En effet, le corps d’Auguste d’être transporté sur un char triomphal, passant sous la porte triomphale ; une laudatio de Drusus aux Rostres, une autre laudatio prononcée par Tibère au temple du divin Jules ;  puis les honneurs célestes décrétés au disparu par le Sénat le 17 septembre, qui allaient installer comme diuus le Prince disparu au sein du système religieux du polythéisme romain. Peu de gens, à vrai dire, éprouvèrent un chagrin réel (après près de 40 années de règne), et tous l’ont véritablement pleuré sous Tibère…

 

 

ἐπεὶ δὲ πάνυ καλῶς πέπαισται, δότε κρότον

καὶ πάντες ἡμᾶς μετὰ χαρᾶς προπέμψατε

 

Si la pièce

Vous a plu, donnez-lui vos applaudissements

Et, tous ensemble, manifestez-nous votre joie


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