Chroniques anachroniques - Ataraxine

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Début janvier, le provoquant et le peu académique Michel Houellebecq publiait Serotonine, récit rétrospectif et désabusé sur un parcours d’errance dans une société sans repère, qui invoque, par un titre exorciste, le neurotransmetteur responsable du bonheur. Ce bonheur, bien suprême de la vie sur terre, tient-il à une alchimie ou une libération qui garantirait une paix et un équilibre de l’âme ? Laissons parler le spécialiste du plaisir, Épicure (341-270 av. J.-C.).

Il faut se rendre compte que parmi nos désirs les uns sont naturels, les autres vains, et que, parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires et les autres naturels seulement. Parmi les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquillité du corps, les autres pour la vie même. Et en effet une théorie non erronée des désirs doit rapporter tout choix et toute aversion à la santé du corps et à l’ataraxie de l’âme, puisque c’est là la perfection même de la vie heureuse. Car nous faisons tout afin d’éviter la douleur physique et le trouble de l’âme. Lorsqu’une fois nous y avons réussi, toute l’agitation de l’âme tombe, l’être vivant n’ayant plus à s’acheminer vers quelque chose qui lui manque, ni à chercher autre chose pour parfaire le bien-être de l’âme et celui du corps. Nous n’avons en effet besoin du plaisir que quand, par suite de son absence, nous éprouvons de la douleur ; et quand nous n’éprouvons pas de douleur nous n’avons plus besoin du plaisir. C’est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse. En effet, d’une part, le plaisir est reconnu par nous comme le bien primitif et conforme à notre nature, et c’est de lui que nous partons pour déterminer ce qu’il faut choisir et ce qu’il faut éviter ; d’autre part, c’est toujours à lui que nous aboutissons, puisque ce sont nos affections qui nous servent de règle pour mesurer et apprécier tout bien quelconque si complexe qu’il soit.

Épicure, Lettre à Ménécée, § 127-129, Traduction de Octave Hamelin, Les Intégrales de philo, Nathan, 2009

Le but premier de l’existence justifiant la philosophie épicurienne est la recherche du seul véritable plaisir, le pur plaisir d’exister. Le sage épicurien poursuit un bonheur stable caractérisé par la disparition de toute tension dans le désir, i. e l’absence de trouble. C’est la limitation même des désirs qui en constitue la perfection, selon un mode de pensée très grec. La suppression de la souffrance est en soi le point ultime du plaisir, fût-ce au prix d’une ascèse et d’une véritable thérapeutique des désirs. Quand la conscience s’ouvre au sentiment global de l’existence, débarrassée de l’état d’insatisfaction auquel elle est identifiée, l’individu accède au plaisir simple et immédiat de son existence, ou, selon Rousseau, au « bonheur suffisant, parfait et plein » (Les Rêveries du promeneur solitaire, 5e promenade). Cette transformation de soi proposée par la secte épicurienne est une réduction aux désirs les plus naturels et les plus élémentaires, et le plaisir suprême réside, il est bon de se le remémorer en ces temps de crise,  dans ce qu’Horace appellera l’aurea mediocritas. Le philosophe hellénistique pratiquait ainsi le bonheur, non dans le pré, mais dans son Jardin.

 


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