Chroniques anachroniques - Aux héros, la patrie reconnaissante

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

 

Le sacrifice de deux de nos soldats pour libérer les otages au Burkina-Faso, celui, plus lourd encore, de centaines de milliers de soldats débarqués sur les plages normandes il y a 75 ans, et celui de la grande guerre, il y a 6 mois, sont toujours des occasions de commémorer des valeurs communes, une mémoire identitaire par une rhétorique élogieuse. La dette est là encore toute antique.

L’epitaphios, éloge funèbre, est une invention athénienne et la pratique de célébrer les morts tous les ans remonterait à Solon. Après l’epitaphios de Lysias, celui de Gorgias, la célèbre oraison funèbre de Périclès chez Thucydide ou encore le panégyrique d’Isocrate, Hypéride (389-322), l’un des dix orateurs du canon classique, prononce en 323 l’oraison funèbre pour célébrer les soldats tombés lors de la guerre lamiaque. Voici la péroraison de son discours.

χαλεπὸν μὲν ἴσως ἐστὶ τοὺς ἐν τοῖς τοιούτοις ὄντας πάθεσι παραμυθεῖσθαι. τὰ γὰρ πένθη οὔτε λόγῳ οὔτε νόμῳ κοιμίζεται, ἀλλ᾽ ἡ φύσις ἑκάστου καὶ φιλία πρὸς τὸν τελευτήσαντα τὸν2 ὁρισμὸν ἔχει τοῦ λυπεῖσθαι. ὅμως δὲ χρὴ θαρρεῖν καὶ τῆς λύπης παραιρεῖν3 εἰς τὸ ἐνδεχόμενον, καὶ μεμνῆσθαι μὴ μόνον τοῦ θανάτου τῶν τετελευτηκότων, ἀλλὰ καὶ τῆς ἀρετῆς ἧς καταλελοίπασιν. εἰ γὰρ θρήνων ἄξια πεπόνθασιν, ἀλλ᾽ ἐπαίνων μεγάλων πεποιήκασιν. εἰ δὲ γήρως θνητοῦ μὴ μετέσχον, ἀλλ᾽ εὐδοξίαν ἀγήρατον εἰλήφασιν, εὐδαίμονές τε γεγόνασι κατὰ πάντα. ὅσοι μὲν γὰρ αὐτῶν ἄπαιδες τετελευτήκασιν, οἱ παρὰ τῶν Ἑλλήνων ἔπαινοι παῖδες αὐτῶν ἀθάνατοι ἔσονται. ὅσοι δὲ παῖδας καταλελοίπασιν, ἡ τῆς πατρίδος εὔνοια ἐπίτροπος αὐτοῖς τῶν παίδων καταστήσεται. πρὸς δὲ τούτοις, εἰ μέν ἐστι τὸ ἀποθανεῖν ὅμοιον τῷ μὴ γενέσθαι, ἀπηλλαγμένοι εἰσὶ νόσων καὶ λύπης καὶ τῶν ἄλλων τῶν προσπιπτόντων εἰς τὸν ἀνθρώπινον βίον: εἰ δ᾽ ἔστιν αἴσθησις ἐν Ἅιδου καὶ ἐπιμέλεια παρὰ τοῦ δαιμονίου, ὥσπερ ὑπολαμβάνομεν, εἰκὸς1 τοὺς ταῖς τιμαῖς τῶν θεῶν καταλυομέναις βοηθήσαντας πλείστης κηδεμονίας ὑπὸ τοῦ δαιμονίου τυγχάνειν ...

              Il est difficile peut-être de consoler ceux qui passent par de telles épreuves ; car il n’y a ni voix ni loi capable d’endormir leurs chagrins ; le tempérament de chacun et son affection pour celui qui n’est plus fixent les bornes de son deuil. Pourtant il faut avoir du courage, prendre sur sa douleur dans la mesure du possible, et se souvenir non seulement de la mort de ceux qui sont disparus, mais aussi de la valeur dont ils nous ont légué l’exemple. Si le sort qu’ils ont subi mérite nos lamentations, du moins les exploits qu’ils ont accomplis sont-ils dignes d’éloges magnifiques. S’ils n’ont pas goûté d’une vieillesse vouée à la mort, du moins ont-ils acquis une belle gloire qui ne connaîtra pas la vieillesse, et sont-ils arrivés à être heureux de tout point. Parmi eux, les uns ont péri sans postérité : ils auront, dans les louanges de la Grèce des filles immortelles. Les autres ont laissé des enfants : la bienveillance de la patrie s’instituera pour eux la tutrice de ces orphelins. J’ajoute que si, une fois morts, il en est pour nous comme si nous n’étions pas nés, ils se trouvent désormais affranchis des maladies, de la douleur, et des autres misères qui s’abattent sur la vie humaine. Mais, si le sentiment nous reste dans le séjour d’Hadès, et si la divinité s’y préoccupe de nous, comme nous le présumons, il est naturel que ceux qui ont pris la défense des dieux pour empêcher la ruine de leurs honneurs obtiennent de la divinité la plus large sollicitude…

              Hypéride, Discours, Épitaphios, 41-43, Texte établi et publié par G. Colin, Paris, Les Belles Lettres, 2013

 

L’epitaphios s’avère un genre profondément démocratique et égalitaire. Ce texte montre à quel point la mémoire des soldats morts pour la cité est anonymement célébrée. Elle diffère en cela de la laudatio funebris romaine qui, devant les rostres, exalte la grandeur d’une gens illustrée par l’un de ses fils. Elle est donc moins institutionnalisée que l’epitaphios et relève plus de la sphère privée. Au rebours, l’epitaphios est toujours l’occasion d’une auto célébration de la cité. D’ailleurs, ce qui l’emporte, n’est pas tant le pathos, la plainte, que le logos qui conjure la peine jusqu’à valoir pour l’acte de sacrifice et le compenser ; d’où le topos de l’infériorité ressentie de l’orateur qui ne peut être à la hauteur des exploits qu’il relate. Relevons enfin cette foi absolue dans un logos à tel point réconfortant qu’il en vient à exister : le sèma commémoratif s’est substitué à l’enfant. Est-ce si étonnant quand on sait que les Grecs avaient un modèle de la communication écrite qui se superposait au schéma de la famille où l’écriture occupait la place de la fille, l’auteur celle de son père, le petit-fils celle du logos prononcé par le gendre-lecteur ?


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