Chroniques anachroniques - Des gilets jaunes sur l’Aventin

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Ces dernières semaines, la France fut agitée par des manifestations et des troubles sociaux de grande ampleur qui ont fait craindre le pire et trembler l’État.  L’excès de pression fiscale dans notre pays sur les classes moyennes et populaires, un pouvoir d’achat en souffrance et l’annonce de nouvelles mesures ont cristallisé tous les mécontentements et ont mis la France dans la rue. L’histoire récente de notre pays n’est pas exempte de ce genre de séisme. Qu’en est-il de l’histoire plus ancienne ? En 495-494 av. J.-C.,  dans les balbutiements de la République romaine, la plèbe, en un épisode à ce point marquant qu’il devint apologue, fit sécession sur l’Aventin pour réclamer plus de justice sociale.

Timor inde patres incessit, ne, si dimissus exercitus foret, rursus coetus occulti coniurationesque fierent. Itaque, quamquam per dictatorem dilectus habitus esset, tamen, quoniam in consulum uerba iurassent, sacramento teneri militem rati, per causam renouati ab Aequis belli educi ex urbe legiones iussere. Quo facto maturata est seditio. Et primo agitatum dicitur de consulum caede, ut soluerentur sacramento; doctos deinde nullam scelere religionem exsolui, Sicinio quodam auctore iniussu consulum in Sacrum montem secessisse -- trans Anienem amnem est, tria ab urbe milia passuum ;  ea frequentior fama est quam, cuius Piso auctor est, in Auentinum secessionem factam esse --; ibi sine ullo duce uallo fossaque communitis castris quieti, rem nullam nisi necessariam ad uictum sumendo, per aliquot dies neque lacessiti neque lacessentes sese tenuere. Pauor ingens in urbe, metuque mutuo suspensa erant omnia. Timere relicta ab suis plebes uiolentiam patrum; timere patres residem in urbe plebem, incerti, manere eam an abire mallent.  Quamdiu autem tranquillam, quae secesserit, multitudinem fore ? Quid futurum deinde, si quod externum interim bellum existat ? Nullam profecto nisi in concordia ciuium spem reliquam ducere; eam per aequa, per iniqua reconciliandam ciuitati esse. Placuit igitur oratorem ad plebem mitti Menenium Agrippam, facundum uirum et, quod inde oriundus erat, plebi carum. Is intromissus in castra prisco illo dicendi et horrido modo nihil aliud quam hoc narrasse fertur :  tempore, quo in homine non, ut nunc, omnia in unum consentientia, sed singulis membris suum cuique consilium, suus sermo fuerit, indignatas reliquas partes sua cura, suo labore ac ministerio uentri omnia quaeri, uentrem in medio quietum nihil aliud quam datis uoluptatibus frui; conspirasse inde, ne manus ad os cibum ferrent, nec os acciperet datum, nec dentes conficerent. Hac ira dum uentrem fame domare uellent, ipsa una membra totumque corpus ad extremam tabem uenisse. Inde apparuisse uentris quoque haud segne ministerium esse, nec magis ali quam alere eum, reddentem in omnis corporis partes hunc, quo uiuimus uigemusque, diuisum pariter in uenas, maturum confecto cibo sanguinem. Conparando hinc, quam intestina corporis seditio similis esset irae plebis in patres, flexisse mentes hominum.

Alors, le sénat se prit à craindre que la libération des soldats ne fît renaître les assemblées secrètes et les complots. Aussi, bien qu’ils eussent été enrôlés par le dictateur, comme c’étaient les consuls qui leur avaient fait prêter serment, on estima que ce serment les liait encore et, sous prétexte que les Èques reprenaient les hostilités, on donna l’ordre aux légions d’entrer en campagne. Cela ne fit que hâter la révolte. Il fut d’abord question, paraît-il, de massacrer les consuls pour se délier du serment ; puis, apprenant que jamais un crime ne déliait d’une obligation sacrée, l’armée, à l’instigation d’un certain Sicinius, cessa d’obéir aux consuls et se retira sur le mont Sacré, sur la rive droite de l’Anio, à trois milles de Rome. Telle est la tradition la plus répandue ; selon une autre adoptée par Pison, c’est sur l’Aventin qu’ils se seraient retirés. Là, sans général, ils firent un camp entouré d’un fossé et d’une palissade, et paisibles, se bornant à prendre les vivres nécessaires, ils demeurèrent quelques jours sans attaquer ni être attaqués. La terreur régnait à Rome ; une appréhension mutuelle tenait tout en suspens : on craignait au sénat la plèbe demeurée à Rome, et les sénateurs se demandaient s’il valait mieux la voir rester ou partir. « D’ailleurs, combien de temps durerait le calme des mutins ? Qu’arriverait-il si sur ces entrefaites une guerre éclatait au dehors ? » Sans l’union de tous les citoyens, la situation apparaissait comme désespérée ; cette union, il fallait coûte que coûte la ramener dans l’État. On décida donc d’envoyer à la plèbe un parlementaire, Ménénius Agrippa, orateur éloquent, que ses origines plébéiennes rendaient populaire. Une fois introduit dans le camp, il eut recours à un procédé oratoire archaïque et primitif, et se borna à raconter cette fable : « Au temps où le corps humain ne formait pas comme aujourd’hui un tout en parfaite harmonie, mais où chaque membre avait son opinion et son langage, tous s’étaient indignés d’avoir le souci, la peine, la charge d’être les pourvoyeurs de l’estomac, tandis que lui, oisif au milieu d’eux, n’avait qu’à jouir des plaisirs qu’on lui procurait ; tous, d’un commun accord, avaient décidé, les mains de ne plus porter les aliments à la bouche, la bouche de ne plus les recevoir, les dents de ne plus les broyer. Mais, en voulant, dans leur colère, réduire l’estomac par la famine, du coup les membres, eux aussi, et le corps entier étaient tombés dans un complet épuisement. Ils avaient alors compris que la fonction de l’estomac n’était pas non plus une sinécure, que s’ils le nourrissaient il les nourrirait, en renvoyant à toutes les parties du corps ce principe de vie et de force réparti entre toutes les veines, le fruit de la digestion, le sang. » Faisant alors un parallèle entre la révolte interne du corps et la colère des plébéiens contre le sénat, il les fit changer de sentiment.

Tite-Live, Ab Vrbe condita, II, 32, texte établi par J. Bayet et traduit par G. Baillet, Paris, Les Belles Lettres, 1967

Alors qu’Athènes elle-même achevait la mise en place de ses institutions démocratiques sous l’égide de Solon, Rome, à peine sortie de la royauté, connaît une agitation sociale et politique tant extérieure qu’intérieure. Alors qu’Athènes allait affronter le géant perse, Rome et ses armées se lançaient à la conquête des peuples voisins, en l’occurrence les Volsques et les Èques. Une bonne partie de la plèbe constituait l’armée et cette même plèbe était accablée de dettes. Or les lois antiques faisaient aisément sombrer les débiteurs vers l’esclavage. La plèbe s’insurge et le sénat se divise face à la grogne du grand nombre. Finalement, pour accentuer la pression en cette période de guerre, les plébéiens se retirent sur l’Aventin (qui leur sera désormais associé), le sénat dépêche un négociateur en la personne de Ménénius Agrippa qui eut recours au pouvoir de la fable (Les membres et l’estomac) reprise par La Fontaine (Fables, III, 2) qui apaisa les esprits. Néanmoins, la plèbe ne se laissa pas payer de mots et obtint la création de la fonction Tribun de la plèbe pour la représenter. Au nombre de 2, 5 puis 10, en principe  plébéiens, les plébéiens ne possèdent pas moins un pouvoir sacro-saint (potestas sacro sancta). Intouchables, ils ont pour fonction de défendre les intérêts de la plèbe, jouissent du droit de veto absolu sur une proposition de loi ou un senatusconsulte, du droit de coercition contre tous et de protection de tout plébéien…De quoi faire rêver nos extrémistes actuels !


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