Chroniques anachroniques - DIV. SIMONE VEIL

Le 1er juillet a vu l’entrée au Panthéon de la 5e femme à laquelle la République rend hommage, Simone Veil. Initialement église sous Louis XV, le Panthéon reçoit sa fonction actuelle depuis la révolution française d’honorer de grandes figures ayant marqué l’histoire de la Patrie. Depuis François Mitterrand, le Panthéon est devenu un symbole de l’exécutif républicain, et la reconnaissance attribuée à chaque « grand homme » n’est pas exempte d’une portée politique et idéologique, sans compter que cette divinisation au Panthéon républicain s’incarne parfois par une grand-messe, sans la présence du corps, comme ce fut le cas pour les Justes, Aimé Césaire, ou d’une partie seulement, comme le cœur de Gambetta, ou les cendres présumées de Jean Moulin. Cette idée de culte par la cité d’un de ses représentants remonte une fois de plus à l’Antiquité, et en particulier à la République romaine. Rendons à César ce qui appartient in fine à César.

Funere indicto rogus extructus est in Martio campo iuxta Iuliae tumulum et pro rostris aurata aedes ad simulacrum templi Veneris Genetricis collocata ; intraque lectus eburneus auro ac purpura stratus et ad caput tropaeum cum ueste, in qua fuerat occisus. Praeferentibus munera, quia suffecturus dies non uidebatur, praeceptum, ut omisso ordine, quibus quisque uellet itineribus urbis, portaret in Campum. Inter ludos cantata sunt quaedam ad miserationem et inuidiam caedis eius accommodata, ex Pacuui Armorum iudicio :

men seruasse, ut essent qui me perderent?

et ex Electra Acili ad similem sententiam.

Laudationis loco consul Antonius per praeconem pronuntiauit senatus consultum, quo omnia simul ei diuina atque humana decreuerat, item ius iurandum, quo se cuncti pro salute unius astrinxerant; quibus perpauca a se uerba addidit. Lectum pro rostris in forum magistratus et honoribus functi detulerunt. Quem cum pars in Capitolini Iouis cella cremare pars in curia Pompei destinaret, repente duo quidam gladiis succincti ac bina iacula gestantes ardentibus cereis succenderunt confestimque circumstantium turba uirgulta arida et cum subselliis tribunalia, quicquid praeterea ad donum aderat, congessit. Deinde tibicines et scaenici artifices uestem, quam ex triumphorum instrumento ad praesentem usum induerant, detractam sibi atque discissam iniecere flammae et ueteranorum militum legionarii arma sua, quibus exculti funus celebrabant; matronae etiam pleraeque ornamenta sua, quae gerebant, et liberorum bullas atque praetextas. In summo publico luctu exterarum gentium multitudo circulatim suo quaeque more lamentata est praecipueque Iudaei, qui etiam noctibus continuis bustum frequentarunt.

Quand la date des funérailles eut été annoncée, on dressa la bûcher sur le Champ de Mars, à côté du tombeau de Julie, et l’on édifia devant la tribune aux harangues une chapelle dorée sur le modèle du temple de Vénus Genetrix ; à l’intérieur fut placé un lit d’ivoire tendu de pourpre et d’or, et à sa tête, un trophée avec les habits portés par César au moment du meurtre. Comme la journée ne paraissait pas devoir suffire au défilé des personnes portant des offrandes, on édicta que chacune d’elles, sans observer aucun ordre, les apporterait au Champ de Mars, en suivant l’itinéraire qu’il lui plairait. Au cours des jeux funèbres, on chanta des vers propres à inspirer de la pitié pour César et de la haine contre ses assassins, celui-ci par exemple, emprunté au « Jugement des armes » des Pacuvius : « Fallait-il les sauver pour qu’ils devinssent mes meurtriers ? » et d’autres, de sens analogue, tirés de l’Électre d’Atilius. En guise d’éloge funèbre, le consul Antoine fit lire par un crieur le sénatusconsulte qui avait décerné collectivement à César tous les honneurs divins et humains, ainsi que le serment par lequel tous les sénateurs s’étaient engagés à défendre la vie du seul César ; il n’ajouta lui-même que fort peu de mots. Le lit funèbre fut porté au forum devant la tribune aux harangues par des magistrats en exercice ou sortis de charge. Les uns voulaient qu’on le brûlât dans le sanctuaire de Jupiter Capitolin, les autres, dans la curie de Pompée, mais tout à coup deux hommes ayant un glaive à la ceinture et tenant chacun deux javelots y mirent le feu avec des cierges allumés et à l’instant la foule des spectateurs entassa autour de lui du bois sec, les banquettes et les tribunaux des juges, enfin tous les présents qu’elle pouvait trouver. Ensuite, des joueurs de flûte et des acteurs, se dépouillant des habits empruntés à l’appareil de ses triomphes, qu’ils avaient revêtus pour la circonstance, les déchirèrent et les jetèrent les armes dont ils s’étaient parés pour les funérailles ; et même un grand nombre de matrones, les bijoux qu’elles portaient, avec les bulles et les prétextes de leurs enfants. Outre ces manifestations solennelles de la douleur publique, les colonies étrangères prirent le deuil séparément les Juifs, qui allèrent jusqu’à se réunir plusieurs nuits de suite autour de son tombeau.

Suétone, Vie des douze Césars, César, LXXXIV

Texte établi et traduit par H. Ailloud, Les Belles Lettres, 2008

 

Après son assassinat en pleine séance du Sénat dans la Curie de Pompée aux fameuses ides de mars 44 av. J.-C., bien que l’on débattît sur le sort de son cadavre, sur le type d’honneurs que l’on devait accorder à César ou dont il fallait le priver, sous la pression d’Antoine, il fut décidé que César devait recevoir les honneurs publics qui revenaient à son rang et à son statut. Des magistrats eurent pour tâche de porter la litière transportant le corps jusqu’au forum, centre névralgique de la vie politique, économique et religieuse. Appien rapporte même qu’une foule accourut en armes pour protéger le cadavre de César. C’est Antoine qui prononça la laudatio funebris, magnifique et brillante selon Dion Cassius. César fut incinéré selon les rites et à l’endroit même du bûcher furent élevés un autel et une colonne, sur laquelle était inscrit parenti patriae, au « père de la Patrie ». Ce n’est qu’en 42 av. J.-C. que, sur décision des triumvirs Octave, Antoine et Lépide, fut érigé le temple de César, achevé par Octave et dédicacé en 29 av. J.-C. Ce temple dédié à César divinisé, DIV. IULIUS, est le premier exemple à Rome de divinisation post mortem. Dans la cella, au fond, se trouvait une statue de César, dont la tête était surmontée d’une étoile, le sidus Iulium (en fait la comète de Halley), apparue dans le ciel au moment de la célébration des jeux en l’honneur de César. Notre rite de panthéonisation actuelle rappelle celui inauguré puis régularisé par le Sénat romain.


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