Chroniques anachroniques - Dona ferentes

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Chaque fin d’année, une frénésie commerciale s’empare de la planète : cette période effervescente pèse pour un quart, voire plus, sur l’activité économique de l’année. Le responsable : les cadeaux échangés, pour le meilleur… et pour le pire ! Le poète Catulle (1re moitié du Ier siècle avant-J.-C.) en fait l’amère expérience, lui qui s’est vu offrir un sacrum libellum (maudit petit livre) de la part de l’un de ses amis. Le remerciement est cinglant !

ad Caluum poetam
Nei te plus oculis meis amarem,
Iucundissime Calue, munere isto
Odissem te odio Vatiniano ;
Nam quid feci ego quidue sum locutus,
(5) Cur me tot male perderes poetis?
Isti dei mala multa dent clienti,
Qui tantum tibi misit impiorum.
Quod si, ut suspicor, hoc nouum ac repertum
Munus dat tibi Sulla litterator,
(10) Non est mi male, sed bene ac beate,
Quod non dispereunt tui labores.
Dei magni, horribilem et sacrum libellum !
Quem tu scilicet ad tuum Catullum
misti, continuo ut die periret,
(15) Saturnalibus, optimo dierum.
Non non hoc tibi, false, sic abibit ;
Nam, si luxerit, ad librariorum
Curram scrinia, Caesios, Aquinos,
Suffenum, omnia colligam uenena,
(20) Ac te his suppliciis remunerabor.
Vos hinc interea, ualete, abite
Illuc, unde malum pedem attulistis,
Saecli incommoda, pessimi poetae.
 
Si qui forte mearum ineptiarum
Lectores eritis manusque uestras
Non horrebitis admouere nobis
 

Si je ne t’aimais plus que mes yeux, mon très doux Calvus, pour prix de ton cadeau je te haïrais d’une haine Vatinienne ; qu’ai-je fait, qu’ai-je dit, pour que tu m’assassines avec tous ces poètes ? Que les dieux accablent de maux ton client, qui t’a envoyé tant d’impies ! Si, comme je le soupçonne, ce présent original et si bien trouvé te vient de Sulla le grammairien, je n’y vois pas de mal ; au contraire, il est bon, il est heureux que tes travaux ne soient pas perdus. Grands dieux ! L’horrible, le maudit petit livre ! Sans doute tu l’as envoyé à ton Catulle pour le faire mourir, le jour même des Saturnales, le plus beau des jours. Non, non, farceur, ce la ne se passera pas ainsi : dès l’aurore, je vais courir aux boîtes des librairies ; les Caesius, les Aquinus, Suffenus et autres poisons, je les râflerai tous et rendrai supplice pour supplice. Quant à vous, en attendant, adieu ; retournez aux lieux que vous avez quittés pour mettre ici votre méchant pied, fléaux du siècle, détestables poètes.

Si par hasard vous lisez mes folies et si vous ne redoutez pas d’approcher de moi vos mains…

Catulle, Carmina, XIV, texte établi et traduit par G. Lafaye, revu par S. Viarre et J.-P. Néraudau, Paris, Les Belles Lettres, 1998

 

En différentes occasions, mais principalement aux Calendes de janvier, les Romains s’échangeaient, avec des souhaits de bonheur et des paroles bienveillantes, des cadeaux qui avaient une valeur symbolique et religieuse (dattes, figues, miel, voir Ovide, Fastes, v185 sqq.), en argent, mais aussi des livres et des poèmes (tel le carmen XIV, contre-don empoisonné). La tradition remonterait en pays sabin, à l’époque du roi Tatius, qui aurait donné ou reçu des branches de verveine issues du bois sacré consacré à la déesse Stren(i)a, d’où nos étrennes. Cette pratique sociale s’est perpétuée dans les célèbres Saturnales. Le christianisme des premiers temps avait bien senti le danger de ce doux héritage païen et cette concurrence déloyale, au point de diaboliser ce rituel bien sympathique. Aurait-il pressenti cette débauche aveugle et irrationnelle de consommation à laquelle succède même une frénésie similaire de reventes, dès le soir de Noël ? Catulle en aurait été quitte pour son sacrum libellum !

 


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