Chroniques anachroniques - Footballeur ?  Futbolista ?… Folliculator ?!

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Le 23 août dernier, plus de 11 millions de téléspectateurs ont regardé en France la finale de la Champion’s league opposant le Paris-Saint-Germain au Bayern de Münich. Le football, qui est devenu le sport le plus populaire de la planète, suscite à chaque événement une telle fièvre. Si traditionnellement, le monde anglo-saxon s’attribue l’origine de la forme actuelle du football depuis 1863, néanmoins le gouvernement du Paraguay revendique la très ancienne paternité (XVe) de ce sport. Les spécialistes du sport dans l’Antiquité, eux, attestent la présence de jeux de ballons très tôt. En effet, si les peintures égyptiennes et la littérature grecque présentent ces jeux de ballons comme un divertissement féminin, le ballon est l’exercice favori des Romains, de tout âge et des deux sexes. En témoigne, dans le roman de Pétrone, ce passage où Trimalcion s’y livre.

 

 

Nos interim uestiti errare coepimusimmo iocari magis et circulis accedere, cum subito uidemus senem caluum, tunica uestitum russea, inter pueros capillatos ludentem pila. Nec tam pueri nos, quamquam erat operae pretium, ad spectaculum duxerant, quam ipse pater familiae, qui soleatus pila prasina exercebatur. Nec amplius eam repetebat quae terram contigerat, sed follem plenum habebat seruus sufficiebatque ludentibus. Notauimus etiam res nouas : nam duo spadones in diuersa parte circuli stabant, quorum alter matellam tenebat argenteam, alter numerabat pilas, non quidem eas quae inter manus lusu expellente uibrabant, sed eas quae in terram decidebant. Cum has ergo miraremur lautitias, accurrit Menelaus : « Hic est, inquit, apud quem cubitum ponitis, et quidem iam principium cenae uidetis. » Et iam non loquebatur Menelaus cum Trimalchio digitos concrepuit, ad quod signum matellam spado ludenti subiecit. Exonerata ille uesica aquam poposcit ad manus, digitosque paululum adspersos in capite pueri tersit.

 

Nous faisions un petit tour avant de nous déshabiller, plutôt histoire de blaguer en nous mêlant aux groupes, quand nous vîmes tout d’un coup un vieux chauve entouré de petits mignons frisés qui faisait une partie de balles revêtu d’une tunique rouge. Ce n’était pas tant le spectacle des mignons, bien qu’il valût le dérangement, qui nous tira l’œil, que celui de Monsieur leur maître. Il jouait en sandales de ville avec des balles vert poireau. Quand une balle tombait par terre, on ne la ramassait pas. Un esclave en avait un plein sac qui suffisait à fournir les joueurs. Autres innovations remarquables, deux eunuques se tenaient aux deux bouts de la piste, l’un porteur d’un pot de chambre en argent, l’autre annonçant les points, mais pas ceux des renvois de balle correctement joués de main en main, seulement ceux des balles tombées par terre. Comme nous admirions ces belles manières, survint Ménélas qui nous dit : « voilà celui chez qui vous dînez, et ce que vous voyez n’est encore qu’un début. » Il n’avait pas sitôt fini que Trimalcion claqua des doigts, et qu’au signal l’eunuque vint lui tenir le pot de chambre. S’étant vidé la vessie sans cesser de jouer, il demanda de l’eau pour ses mains, y trempa le bout des doigts et les essuya dans les frisettes d’un mignon.

 

          Pétrone, Satiricon, XXVII, texte établi, traduit et commenté par O. Sers, Paris, Les Belles Lettres, 2001

 

 

À la différence de la pila, balle pleine assez dure, le follis était (nouveauté qui ne se retrouvera qu’au XVe s.) un ballon de peau gonflé d’air, et donc plus léger (ce mot latin donnera notamment notre « fou », être gonflé comme une baudruche). Qui regarde ce follis sur la mosaïque athlétique des thermes de Porta Amarina à Ostie (vers 120 de notre ère) identifiera un magnifique ballon de football avec ses hexagones. Certaines inscriptions parlent de lusor folliculator, véritable footballeur dans les thermes, au point qu’on a pu se demander si la mosaïque aux athlètes des thermes de Caracalla ne présentait pas tout simplement l’équipe des sportifs professionnels de l’établissement. Si le poète Horace fait référence à de véritables parties de ballon sur le champ-de-Mars, et qu’il nous rappelle que le grand Mécène s’y adonnait, le grand Pompée avait un maître de gymnastique, un coach privé, Atticus de Naples, qui passait pour l’inventeur de cette variété de ballon.

Mais c’est au XVe que le football réapparaît au Paraguay avec des modalités plus connues et plus proches des nôtres : un ballon léger en matière caoutchouteuse et bondissante, deux équipes adverses, pas de but à marquer si ce n’est conserver la balle le plus longtemps jusqu’à épuisement, mixité (pour un sport devenu apanage masculin !). Les Anglais auraient en fait observé les Guaranis, experts en balle au pied et le palmarès des équipes d’Amérique du sud rend justice à cette attribution méconnue. Une telle Antiquité ne redonne-t-elle pas quelque noblesse à un sport si commun, pratiqué par près de 300 millions de personnes ?

 

Christelle Laizé et Philippe Guisard


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