Chroniques anachroniques - Hot dog

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Depuis août 2003, le moindre excès de chaleur est qualifié, parfois abusivement, de canicule. D’où vient cette « petite chienne » ? Dans le panorama des Lettres anciennes, nous nous autorisons une référence plus inédite, celle des Astronomica de Manilius, poète astronome actif sous Tibère. Il y explique, dans une visée didactique, les astres, leur position ainsi que leur influence sur les hommes et leurs activités. Tout  méditerranéen a fait l’expérience de ce phénomène qui accable nos organismes et se multiplie avec le dérèglement climatique actuel.

cum vero in vastos surget Nemeæus hiatus,
exoritur canis, latratque canicula flammas
et rabit igne suo, geminatque incendia solis:
qua subdente facem terris radiosque movente
210 Dimicat in cineres orbis, fatumque supremum
sortitur, languetque suis Neptunus in undis,
et viridis nemori sanguis decedit et herbis.
cuncta peregrinos orbes animalia quærunt;
Atque eget alterius mundus; natura suismet
Ægrotat morbis, nimios obsessa per æstus
inque rogo vivit. Tantus per sidera fervor
funditur! atque uno ceu sunt in lumine cuncta.
hæc ubi se ponto per pronas extulit oras,
nascentem si quem pelagi perstrinxerit unda,
220 Effrenos animo, violentaque pectora finget
irarumque dabit fluctus, odiumque, metumque
totius vulgi. Præcurrunt verba loquentis,
Ante os est animus: nec magnis concita causis
corda micant et lingua rabit latratque loquendo:
morsibus et crebris dentes in voce relinquit.
Ardescit vitio vitium, viresque ministrat
bacchus, et in flammam sævas exsuscitat iras.
nec silvas rupesque timent, vastosque leones
Aut spumantis apri dentes, atque arma ferarum,
230 Effunduntque suas concesso in corpore flammas.
ne tales mirere artes sub sidere tali:
cernis ut ipsum etiam sidus uenetur in astris?
prægressum quærit leporem comprendere cursu.
Lorsque le lion commence à nous montrer sa terrible gueule, le chien se lève, la canicule vomit des flammes : l'ardeur de ses feux la rend furieuse, et double la chaleur du soleil. Quand elle secoue son flambeau sur le globe, et qu'elle nous darde ses rayons, la terre, presque réduite en cendre, semble être à son dernier moment; Neptune languit au fond de ses eaux, les arbres des forêts sont sans sève, les herbes sans vigueur. Tous les animaux cherchent un asile sous un ciel lointain ; le monde aurait besoin d'un autre monde, où il pût se réfugier. La nature, au milieu de cet incendie, éprouve des maux dont elle-même est la cause, et elle vit en quelque sorte sur son bûcher; tant est grande la chaleur répandue par tout le ciel ! Les feux de tous les astres semblent concentrés dans un seul. Lorsque cette constellation, sortant des eaux, commence à monter sur le penchant du globe, celui que l'eau de la mer effleure alors au moment de sa naissance sera d'un caractère violent et impétueux: livré à ses fureurs, il sera pour la foule un objet de terreur et de haine ; un tel homme précipite sans raison ses paroles ; il n'a pas encore ouvert la bouche, qu'il a déjà montré son emportement : le sujet le plus léger le met hors de lui-même ; il écume, il hurle au lieu de parler ; il se tord la langue, et ne peut achever son discours. Un autre défaut rend celui-ci plus redoutable encore : Bacchus augmente la fureur de cet insensé, dont l'indomptable rage se porte aux derniers excès. La nuit des forêts, la hauteur des montagnes, la vue d'un lion terrible, les défenses d'un sanglier écumant, les armes dont les bêtes sauvages sont pourvues, rien n'est capable de l'intimider; il déploie sa fureur contre le premier ennemi qui se présente. Au reste, ne soyez pas surpris que cette constellation inspire de telles inclinations. Ne voyez-vous pas qu'elle chasse elle-même dans le ciel? Elle cherche à atteindre dans sa course le lièvre qui fuit devant elle.

Traduction de M. Nisard, 1842

                                                                                   Manilius, Astronomica, V, 206-233

 

Selon les astronomes, les grandes touffeurs adviennent à l’apparition de la constellation du chien, c’est-à-dire pour l’essentiel l’été. Cette constellation possède l’étoile la plus brillante du ciel, Sirius (la fameuse Sothis (en grec) / Sopdet (en égyptien) dont le lever héliaque annonçait le début de la crue et de l’année. Elle se situe d’ailleurs dans la gueule du grand chien (latrat, v207, la canicule, littérallement “aboie”). Jadis, la brillante étoile se levait le matin vers le 21 juin et annonçait les grandes chaleurs de l’été. D’ailleurs, les auteurs latins tels Horace, Virgile, voire Manilius recommandaient sagement de quitter les grandes villes pour aller trouver la fraîcheur des campagnes. Selon l’érudit Théon d’Alexandrie (IV-Ve s. apr. J.-C.), la canicule commençait 20 jours avant le lever de Sirius et prenait fin 20 jours après, soit du 3 juillet au 11 août. Selon certains, cette période ardente s’expliquait par la rage des chiens et la fièvre des hommes. La mythologie n’a pas manqué de fournir une étiologie à la forme de la constellation : ainsi Orion, chasseur légendaire, fut tué par le Scorpion. Tous deux furent placés en vis-à-vis et en opposition, dans la voûte céleste, afin de ne pas être au-dessus de l’horizon au même moment. Sirius, le chien d’Orion, est représenté, lui, à ses pieds, poursuivant le Lièvre. Ces inquiétantes et récurrentes canicules ne nous invitent-elles pas justement à adopter sur le réchauffement climatique le voltairien “point de vue de Sirius” ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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