Chroniques anachroniques - La grève de (l’arrière) train

Si chaque année la SNCF nous gratifie ses usagers d’une grève rituelle, cette année, les voyageurs sont particulièrement bien servis par une grève perlée, qui va s’étirer. Nous sommes malheureusement sur le podium des pays les plus grévistes, à notre grand dam ! Avec un contenu idéologique différent, l’Antiquité n’a pas été exempte de cessation momentanée d’activité : citons la célèbre sécession de la plèbe en 494 av. J.-C., la grève des tibicines (les joueurs de flûte de Rome) en 311 av. J.-C. et diverses révoltes serviles que nous pourrions apparenter de loin à une grève de main d’œuvre. Celle que nous vous proposons aujourd’hui est beaucoup plus légère et cocasse puisqu’il s’agit d’une grève du sexe (sic). Tous les moyens sont bons pour faire cesser la Guerre du Péloponnèse !

(Λυσιστράτη)

λέγοιμ᾽ ἄν· οὐ δεῖ γὰρ κεκρύφθαι τὸν λόγον.

120 ἡμῖν γὰρ ὦ γυναῖκες, εἴπερ μέλλομεν

ἀναγκάσειν τοὺς ἄνδρας εἰρήνην ἄγειν,

ἀφεκτέ᾽ ἐστὶ

(Καλονίκη) τοῦ; φράσον.

(Λυσιστράτη) ποιήσετ᾽ οὖν;

(Καλονίκη) ποιήσομεν, κἂν ἀποθανεῖν ἡμᾶς δέῃ.

(Λυσιστράτη)

ἀφεκτέα τοίνυν ἐστὶν ἡμῖν τοῦ πέους.

125 τί μοι μεταστρέφεσθε; ποῖ βαδίζετε;

αὗται τί μοιμυᾶτε κἀνανεύετε;

τί χρὼς τέτραπται; τί δάκρυον κατείβεται;

ποιήσετ᾽ ἢ οὐ ποιήσετ᾽; ἢ τί μέλλετε;

(Καλονίκη)

οὐκ ἂν ποιήσαιμ᾽, ἀλλ᾽ ὁ πόλεμος ἑρπέτω.

(Μυρρίνη)

130 μὰ Δί᾽ οὐδ᾽ ἐγὼ γάρ, ἀλλ᾽ ὁ πόλεμος ἑρπέτω.

(Λυσιστράτη)

ταυτὶ σὺ λέγεις ὦ ψῆττα; καὶ μὴν ἄρτι γε

ἔφησθα σαυτῆς κἂν παρατεμεῖν θἤμισυ.

(Καλονίκη)

ἄλλ᾽ ἄλλ᾽ ὅ τι βούλει· κἄν με χρῇ διὰ τοῦ πυρὸς

ἐθέλω βαδίζειν· τοῦτο μᾶλλον τοῦ πέους.

135 οὐδὲν γὰρ οἷον ὦ φίλη Λυσιστράτη.

(Λυσιστράτη) τί δαὶ σύ;

(Ἄλλη)

κἀγὼ βούλομαι διὰ τοῦ πυρός.

(Λυσιστράτη)

ὦ παγκατάπυγον θἠμέτερον ἅπαν γένος,

οὐκ ἐτὸς ἀφ᾽ ἡμῶν εἰσιν αἱ τραγῳδίαι.

οὐδὲν γάρ ἐσμεν πλὴν Ποσειδῶν καὶ σκάφη.

140 ἀλλ᾽ ὦ φίλη Λάκαινα, σὺ γὰρ ἐὰν γένῃ

μόνη μετ᾽ ἐμοῦ, τὸ πρᾶγμ᾽ ἀνασωσαίμεσθ᾽ ἔτ᾽ <ἄν>,

ξυμψήφισαί μοι.

(Λαμπιτῶ)

χαλεπὰ μὲν ναὶ τὼ σιὼ

γυναῖκάς ἐσθ᾽ ὑπνῶν ἄνευ ψωλᾶς μόνας.

ὅμως γα μάν· δεῖ τᾶς γὰρ εἰράνας μάλ᾽ αὖ.

(Λυσιστράτη)

145 ὦ φιλτάτη σὺ καὶ μόνη τούτων (Γυνή).

(Καλονίκη)

εἰ δ᾽ ὡς μάλιστ᾽ ἀπεχοίμεθ᾽ οὗ σὺ δὴ λέγεις,

ὃ μὴ γένοιτο, μᾶλλον ἂν διὰ τουτογὶ

γένοιτ᾽ ἂν εἰρήνη;

(Λυσιστράτη)

πολύ γε νὴ τὼ θεώ.

εἰ γὰρ καθοίμεθ᾽ ἔνδον ἐντετριμμέναι,

[150] κἀν τοῖς χιτωνίοισι τοῖς Ἀμοργίνοις

γυμναὶ παρίοιμεν δέλτα παρατετιλμέναι,

στύοιντο δ᾽ ἅνδρες κἀπιθυμοῖεν σπλεκοῦν,

ἡμεῖς δὲ μὴ προσίοιμεν ἀλλ᾽ ἀπεχοίμεθα,

σπονδὰς ποιήσαιντ᾽ ἂν ταχέως, εὖ οἶδ᾽ ὅτι.

LYSISTRATA.-Je vais parler, car il ne faut pas que la chose reste secrète. Nous avons, ô femmes, si nous voulons contraindre nos maris à faire la paix, à nous abstenir…

CLÉONICE.-De quoi ? Dis.

LYSISTRATA.-Le ferez-vous ?

CLÉONICE.-Nous le ferons, dussions-nous mourir.

LYSISTRATA.-Eh bien, il faut vous abstenir…du membre.-Pourquoi, dites-moi, vous détournez-vous ? Où allez-vous ? Hé, vous autres, pourquoi faites-vous la moue et hochez-vous la tête ? Pourquoi changer de couleur ? Pourquoi cette larme qui tombe ? Le ferez-vous ou ne le ferez-vous pas ? Qu’est-ce qui vous arrête ?

CLÉONICE.-je ne saurais le faire. Tant pis ; que la guerre suive son cours.

MYRRHINE.-Par Zeus, moi non plus. Tant pis ; que la guerre suive son cours.

LYSISTRATA.-C’est toi qui parles ainsi, ô plie, quand tu disais à l’instant que tu te couperais en long par la moitié ?

CLÉONICE.-Autre chose, ce que tu voudras. S’il me faut passer à travers le feu, je suis prête à marcher. Plutôt cela que le membre. Car il n’est rien de tel, ma chère Lysistrata.

LYSISTRATA.-(À Myrrhine.) Et toi ?

MYRRHINE.-Moi aussi j’irais à travers le feu.

LYSISTRATA.-Ô sexe dissolu que le nôtre tout entier ! Ce n’est pas pour rien que de nous sont faites les tragédies. Car nous ne sommes que « Poséidon et bateau ». (À Lampito) Mais, ma chère Laconienne-car tu restes seule avec moi, nous pourrions encore tout sauver-range-toi de mon avis.

LAMPITO.-Il est bien pénible, par les Dioscures, pour des femmes de dormir sans un gland, toutes seules. Cependant, oui, tout de même. Car de la paix aussi nous avons grand besoin.

LYSISTRATA.-Ô ma bien chère, et la seule de celles-ci qui soit femme.

CLÉONICE.-Et si, dans la mesure du possible, nous nous abstenions de ce que tu viens de dire-le ciel nous en préserve ! –serait-ce plutôt là le moyen que se fasse la paix ?

LYSISTRATA.-Tout à fait, par les deux déesses. Car si nous nous tenions chez nous, fardées, et si dans nos petites tuniques d’Amorgos nous entrions nues, le delta épilé, et quand nos maris en érection brûleraient de nous étreindre, si nous alors, au lieu de les accueillir, nous nous refusions, ils feraient bientôt la paix, j’en suis sûre.

Aristophane, Lysistrata, v119-154

Texte établi et traduit par Hilaire Van Haele, Les Belles Lettres, 2011

 

Alors que la guerre du Péloponnèse déchire la Grèce (431-404 av. J.-C.), l’Athénienne Lysistrata (litt. Celle qui délie l’armée) convoque l’internationale féminine (des Athéniennes, des Béotiennes, des Corinthiennes, des Spartiates) et propose un objectif commun au delà des intérêts particuliers : œuvrer pour le salut de toute l’Hellade. La subversion est multiple et inattendue puisque ces femmes grecques prennent la parole, investissent un domaine politique exclusivement masculin, décident pour leur corps et brisent finalement le regard que les hommes portent sur elles. C’est pour cette raison que les femmes qui sortent du gynécée s’expriment comme des hommes, ont recours à un vocabulaire cru et que toute la comédie fourmille d’expressions à double entente. Elles iront jusqu’à occuper l’Acropole, sanctuaire d’Athéna, haut lieu politique et religieux, trésor de la cité. Cette grève du sexe s’avèrera particulièrement efficace puisqu’elle aboutira à une réconciliation. Cette pièce irrévérente, à la fois drôle et sérieuse, est porteuse, dans sa fantaisie, de symboles forts qui, outre la gestion politique en temps de crise, portent en germe la difficile évolution de la condition féminine. À cet égard, la thématique sera revisitée par le cinéaste Radu Mihaileanu dans son film La source des femmes (2011) qui utilise le même moyen de pression sur les hommes. Moralité : ne faites ni l’amour ni la guerre !

 

 

 

 

 

 

 


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