Chroniques anachroniques - Les sacrifices de l’été

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Chaque été réserve ses lieux communs corporels, ses images d’Épinal de bonheurs et les bonnes résolutions que vous vous promettez : les aliments brûle-graisse et autres sacrifices alimentaires, des séances de cardio-training pour entretenir les chairs et la mobilité des os, les crèmes solaires pour protéger la peau, les feux solaires allumant les feux de l’amour, des créatures féminines aux apparences tentatrices. Cette séquence sacrifice-graisse-os-peau-chair-feu-femme fatale ne vous évoque-t-elle rien ? Après le vocable « promettez »… ? Les Chroniques anachroniques s’octroient, pour les vacances, le droit de jouer avec les mots autant qu’avec le temps.

Le texte fondateur de la Théogonie d’Hésiode (que Platon situe même avant Homère) nous propose une autre orchestration de ces éléments dans une narration à trois volets qui comprend le mythe de Prométhée, cet ingénieux titan qui favorise les hommes contre les dieux, inventeur de toutes les techniques humaines (et pas uniquement donneur de feu). Le poète Hésiode rappelle ainsi la première cause qui a valu à Prométhée son châtiment.

535 Καὶ γὰρ ὅτ' ἐκρίνοντο θεοὶ θνητοί τ' ἄνθρωποι

Μηκώνηι, τότ' ἔπειτα μέγαν βοῦν πρόφρονι θυμῶι

δασσάμενος προύθηκε, Διὸς νόον ἐξαπαφίσκων.

τῶι μὲν γὰρ σάρκας τε καὶ ἔγκατα πίονα δημῶι

ἐν ῥινῶι κατέθηκε, καλύψας γαστρὶ βοείηι·

540 τῶι δ' αὖτ' ὀστέα λευκὰ βοὸς δολίηι ἐπὶ τέχνηι

εὐθετίσας κατέθηκε καλύψας ἀργέτι δημῶι.

δὴ τότε μιν προσέειπε πατὴρ ἀνδρῶν τε θεῶν τε·

 «Ἰαπετιονίδη, πάντων ἀριδείκετ' ἀνάκτων,

ὦ πέπον, ὡς ἑτεροζήλως διεδάσσαο μοίρας.»

545 ὣς φάτο κερτομέων Ζεὺς ἄφθιτα μήδεα εἰδώς.

τὸν δ' αὖτε προσέειπε Προμηθεὺς ἀγκυλομήτης,

ἦκ' ἐπιμειδήσας, δολίης δ' οὐ λήθετο τέχνης·

«Ζεῦ κύδιστε μέγιστε θεῶν αἰειγενετάων,

τῶν δ' ἕλευ ὁπποτέρην σε ἐνὶ φρεσὶ θυμὸς ἀνώγει.»

 550 φῆ ῥα δολοφρονέων· Ζεὺς δ' ἄφθιτα μήδεα εἰδὼς

γνῶ ῥ' οὐδ' ἠγνοίησε δόλον· κακὰ δ' ὄσσετο θυμῶι

θνητοῖς ἀνθρώποισι, τὰ καὶ τελέεσθαι ἔμελλεν.

χερσὶ δ' ὅ γ' ἀμφοτέρηισιν ἀνείλετο λευκὸν ἄλειφαρ·

χώσατο δὲ φρένας ἀμφί, χόλος δέ μιν ἵκετο θυμόν,

555 ὡς ἴδεν ὀστέα λευκὰ βοὸς δολίηι ἐπὶ τέχνηι.

ἐκ τοῦ δ' ἀθανάτοισιν ἐπὶ χθονὶ φῦλ' ἀνθρώπων

καίουσ' ὀστέα λευκὰ θυηέντων ἐπὶ βωμῶν.

Τὸν δὲ μέγ' ὀχθήσας προσέφη νεφεληγερέτα Ζεύς·

«Ἰαπετιονίδη, πάντων πέρι μήδεα εἰδώς,

560 ὦ πέπον, οὐκ ἄρα πω δολίης ἐπιλήθεο τέχνης.»

 

C’était aux temps où se réglait la querelle des dieux et des hommes mortels, à Mécôné. En ce jour-là Prométhée avait, d’un cœur empressé, partagé un bœuf énorme, qu’il avait ensuite placé devant tous. Il cherchait à tromper la pensée de Zeus : pour l’un des deux partis, il avait mis sous la peau chairs et entrailles lourdes de graisse, puis recouvert le tout du ventre du bœuf ; pour l’autre, il avait, par une ruse perfide, disposé en un tas les os nus de la bête, puis recouvert le tout de graisse blanche. Sur quoi, le père des dieux et des hommes lui dit : « O fils de Japet, noble sire entre tous, tu as, bel ami, été bien partial en faisant les lots ».

Ainsi, railleur, parlait Zeus aux conseils éternels. Et Prométhée aux pensers fourbes lui répondit avec un léger sourire, soucieux de sa ruse perfide : « Zeus très grand, le plus glorieux des dieux toujours vivants, choisis donc de ces parts, celle que ton cœur t’indique en ta poitrine ».

Il dit, le cœur plein de fourbe, et Zeus aux conseils éternels comprit la ruse et sut la reconnaître. Mais déjà, en son cœur, il méditait la ruine des mortels, tout comme en fait il devait l’achever. De ses deux mains il souleva la graisse blanche, et la colère emplit son âme, tandis que la bile montait à son cœur, à la vue des os nus de la bête, trahissant la ruse perfide. - et aussi bien est-ce pourquoi, sur la terre, les fils des hommes brûlent aux Immortels les os nus des victimes sur les autels odorants.- Et, indigné, l’assembleur de nuées, Zeus, dit : « Ah ! fils de Japet, qui en sais plus que nul au monde, je le vois, bel ami, tu n’as pas encore oublié la ruse perfide ».

Hésiode, Théogonie, v535-560

Texte établi et traduit par P. Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 1928

 

Bien qu’Hésiode ne retrace pas d’anthropogonie stricto sensu dans sa Théogonie, ce texte fondamental, dans la conception grecque du monde, détermine la place de l’homme dans un monde sur lequel Zeus exerce sa suprématie : pourquoi l’homme ? Quelle spécificité ? Quelle place par rapport aux animaux et aux dieux ? Ce texte est, dans son sens premier, profondément classificateur. De fait, l’enjeu du mythe, est d’expliquer à partir d’un conflit sur la part qui doit revenir aux dieux et aux hommes, à la fois comment Zeus assoit son pouvoir et quel abîme va désormais séparer les dieux des hommes sous son règne. Pour favoriser les hommes, Prométhée cherche à tromper Zeus, mais s’il est celui qui prévoit (Pro-men), sa ruse ne peut cependant rivaliser avec celle de Zeus : d’une ruse supérieure, Zeus se laisse tromper, mais sa colère s’abattra en trois temps sur Prométhée et les hommes. Zeus laissera la viande aux hommes, mais leur supprimera le feu, c’est-à-dire la civilisation et la possibilité même de rendre un culte réparatoire aux dieux. Prométhée volera ce feu (2e volet) avant de se faire enchaîner par Zeus qui (3e volet) châtiera les hommes en leur envoyant Pandore (« cadeau de tout », par antiphrase), la femme. Dans ce triptyque, elle correspondra ainsi donc aux parts du bœuf immolé au début de notre texte, en tant qu’elle est un don séduisant, mais un piège dont l’extérieur dissimule une réalité toute différente à l’intérieur, et un gaster, ventre insatiable et dévorant. Or, Prométhée avait caché dans le gaster de la bête toutes les parties comestibles. L’espèce humaine sera, par conséquent, ventre. Ce mythe va contribuer à la réflexion occidentale ontologique (apparence/être, extérieur/intérieur, visible/caché) et sur la finitude humaine. Humour d’helléniste : pensez-y quand vous verrez des vacanciers qui n’ont que la peau sur les os ou d’autres qui n’auraient que du gras sous la peau !


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