Chroniques anachroniques - Métamorphoses d’automne

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Depuis quelques décennies, une tradition anglo-saxonne s’efforce de s’implanter chaque année fin octobre, à la faveur de l’obscurité croissante, la fête d’Halloween. Charriant tout un folklore spécifique, entre têtes de mort et bonbons, où se mêlent euphorie, fascination ainsi que terreurs mortifères et exutoires. Elle coïncide avec la fête des morts et peut-être l’ouverture avec l’autre monde. Cet attrait pour l’irrationnel fascinait déjà les esprits dans l’Antiquité, notamment par la transformation en loup-garou. Le célébrissime roman populaire le Satiricon nous en fait un récit, comme il se doit, truculent.

Postquam ergo omnes bonam mentem bonamque valitudinem sibi optarunt, Trimalchio ad Nicerotem respexit et : « solebas, inquit, suavius esse in convictu ; nescio quid nunc taces nec muttis. Oro te, sic felicem me videas, narra illud quod tibi usu venit. » Niceros delectatus affabilitate amici : « omne me, inquit, lucrum transeat, nisi iam dudum gaudimonio dissilio, quod te talem video. Itaque hilaria mera sint, etsi timeo istos scholasticos, ne me rideant. Viderint : narrabo tamen ; quid enim mihi aufert, qui ridet? Satius est rideri quam derideri. »

 

 « Haec ubi dicta dedit »

 

talem fabulam exorsus est :

« Cum adhuc servirem, habitabamus in vico angusto ; nune Gavillae domus est. Ibi, quomodo dii volunt, amare coepi uxorem Terentii coponis : noveratis Melissam Tarentinam, pulcherrimum bacciballum. Sed ego non mehercules corporaliter illam aut propter res venerias curavi, sed magis quod benemoria fuit. Si quid ab illa petii, nunquam mihi negatum ; fecit assem, semissem habui ; in illius sinum demandavi, nec unquam fefellitus sum. Huius contubernalis ad villam supremum diem obiit. Itaque per scutum per ocream egi aginavi, quemadmodum ad illam pervenirem : nam, ut aiunt, in angustiis amici apparent. »

            Forte dominus Capuam exierat ad scruta scita expedienda. Nactus ego occasionem persuadeo hospitem nostrum, ut mecum ad quintum miliarium veniat. Erat autem miles, fortis tanquam Orcus. Apoculamus nos circa gallicinia ; luna lucebat tanquam meridie. Venimus intra monimenta : homo meus coepit ad stelas facere, sedeo ego cantabundus et stelas numero. Deinde ut respexi ad comitem, ille exuit se et omnia vestimenta secundum viam posuit. Mihi anima in naso esse, stabam tanquam mortuus. At ille circumminxit vestimenta sua, et subito lupus factus est. Nolite me iocari putare ; ut mentiar, nullius patrimonium tanti facio. Sed, quod coeperam dicere, postquam lupus factus est, ululare coepit et in silvas fugit. Ego primitus nesciebam ubi essem ; deinde accessi, ut vestimenta eius tollerem : illa autem lapidea facta sunt. Qui mori timore nisi ego? Gladium tamen strinxi et melanetatas umbras cecidi, donec ad villam amicae meae pervenirem. In laruam intravi, paene animam ebullivi, sudor mihi per bifurcum volabat, oculi mortui ; vix unquam refectus sum. Melissa mea mirari coepit, quod tam sero ambularem, et : « Si ante, inquit, venisses, saltem nobis adiutasses ; lupus enim villam intravit et omnia pecora, tanquam lanius sanguinem illis misit. Nec tamen derisit, etiam si fugit ; servus enim noster lancea collum eius traiecit. » Haec ut audivi, operire oculos amplius non potui, sed luce clara Gai nostri domum fugi tanquam copo compilatus ; et postquam veni in illum locum, in quo lapidea vestimenta erant facta, nihil inveni nisi sanguinem. Vt vero domum veni, iacebat miles meus in lecto tanquam bovis, et collum illius medicus curabat. Intellexi illum versipellem esse, nec postea cum illo panem gustare potui, non si me occidisses. Viderint alii quid de hoc exopinissent ; ego si mentior, genios vestros iratos habeam. »

Après quoi, quand chacun se fut dûment souhaité tête solide et corps valide, Trimalcion se tourna vers Nicéros : « d’habitude tu es autrement agréable en société, je ne sais pas ce que tu as aujourd’hui à rester là sans un mot. Je t’en prie, tu me feras plaisir, narre-nous donc cette aventure qui t’arriva naguère. » Nicéros, charmé de la courtoisie de son ami, répondit : « Que je foire toutes mes affaires si ne voilà pas un bon moment que je crève de plaisir à te voir comme tu es. Rigolons donc un bon coup, malgré que j’ai bien peut que tes professeurs ne se marrent de moi. Je vais toujours raconter, ils verront bien. Qu’est-ce que çà me fiche bien de faire rigoler ? Le tout c’est que tout le monde rigole de la même chose. »

 

Ainsi parla-t-il, et il entama son récit :

 

« Dans le temps que j’étais encore ton esclave, nous habitions dans la rue du Petit-Passage. C’est maintenant la maison de Gavilla. Là les dieux voulurent que je devienne amant de la femme du cabaretier Térence. Vous l’avez sûrement connue, Melissa la Tarentine. Elle était superbement balancée, mais fichtre d’Hercule, ce n’était pas son physique qui m’intéressait, ni de lui faire l’amour. C’est seulement qu’elle avait une bonne mentalité. Je lui demandais, elle ne me disait jamais non ; elle se faisait un as, il y en avait la moitié pour moi ; je planquais quelque chose dans sa poche, elle ne m’en faisait jamais tort. Aussi quand son bonhomme a claqué la ferme, j’ai fait des pieds et des mains, tout un bataclan pour tâcher moyen de la rejoindre, puisque comme on dit c’est dans les ennuis qu’on connaît les amis. Justement, le maître était parti à Capoue pour brader un lot de fripes de premier choix. Je saute sur l’occasion et persuade un hôte à nous de faire les cinq milles avec moi. C’était un soldat, et costaud comme Orcus. Nous décarrons vers le chant du coq, la lune éclairait comme à midi. Au moment où on passe entre les tombeaux voilà mon gars qui s’en va faire ses besoins du côté des stèles. Moi je m’assois et je chantonne en comptant les stèles. Et puis je me retourne vers le type et je le vois qui ôte tous ses habits et qui les dépose au bord de la route. J’étais raide comme un cadavre, l’ai ne passait plus dans mes narines. Alors il pisse autour de ses habits et d’un seul coup se transforme en loup. Ne croyez pas que je blague. Pour me faire inventer çà, personne ne pourrait me payer assez cher. Je continue. Une fois changé en loup, il se met à hurler et s’enfuit dans les bois. Moi, sur le coup, je ne savais plus où j’étais. Après je me suis approché pour ramasser ses habits mais ils s’étaient changés en pierres. Impossible d’être plus mort de trouille que moi. J’ai quand même dégainé mon épée, et j’ai massacré les ombres les plus épaisses que je trouvais jusqu’à ce que je sois arrivé dans la ferme de mon amie. J’y suis entré comme un spectre, j’ai bien failli crever, la sueur me dégoulinant dans la raie des fesses, les yeux morts, c’est un miracle que je m’en sois remis. Ma Melissa s’étonne que j’aie voyagé si tard et me dit : « Si tu étais arrivé avant, au moins tu nous aurais aidés. Un loup est entré dans la ferme. Tout le troupeau, il les a saignés, un vrai boucher. Quand même qu’il a pu s’enfuir il ne doit pas guère s’en vanter parce qu’un esclave à nous lui a percé le cou avec sa lance. » Quand j’eus entendu çà, je n’ai pas pu fermer l’œil, et dès que le jour a été haut je me suis carapaté chez notre maître Gaïus, aussi vite que le bistrotier à qui on avait fauché ses fringues. Arrivé à l’endroit où les vêtements s’étaient changés en pierres je n’y ai trouvé que du sang, et arrivé à la maison mon soldat était allongé sur un lit, assommé comme un bœuf, et un docteur lui soignait le cou. J’ai compris qu’il était loup-garou et après çà, je n’ai jamais pu manger le pain avec lui-même, même si on m’aurait tué. Les autres verront bien ce qu’ils pensent de çà, moi, si je mens, que la colère de vos Génies m’étouffe ! »

Pétrone, Satiricon, LXI-LXII, Texte établi et traduit par O. Sers, Paris, Les Belles Lettres, 2001

 

La transformation en loup était d’autant plus envisageable que la catégorisation des êtres dans l’Antiquité propose un continuum des êtres entre animal-homme-demi-dieu. Et l’on peut glisser, plus facilement que dans nos classements naturalistes,  d’une catégorie à une autre. C’est la raison pour laquelle la transformation en loup-garou est à la fois une croyance populaire et une énigme posée à la science (voir Pline l’Ancien et son Histoire naturelle). Le terme savant de lycanthropie est significatif de cette ambivalence. Le loup-garou (dont l’étymologie est obscure) est associé au monde des ténèbres, à la lune (l’astre des métamorphoses), au monde sauvage (forêt), aux pulsions. Il sera plus tard associé au paganisme et à sa sorcellerie (on ne pourra le tuer qu’avec une balle bénite ou du pain !). Il dévoile une autre dimension paradoxale du désir-terreur, qu’exorcise, par une écriture euphorique et un pastiche excessif, Pétrone et qu’invoque Mickaël Jackson, dans son célébrissime clip, Thriller. Moralité : pour éviter tout problème, de l’importance d’être bien sans sa peau.


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