Chroniques anachroniques - Mettez-vous au parfum !

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

 

À la faveur de récentes recherches sur le site de Thmuis en Basse-Égypte, une équipe d’archéologues s’est ingénié à reconstituer, à partir de formules issues de textes anciens, le parfum le plus courant de l’Égypte antique,  le Chanel n°5 de l’Antiquité, dont on peut imaginer que la reine Cléopâtre, elle-même, l’ait porté. Qu’en était-il des fragrances anciennes ? Que nous disent les textes, notamment les botanistes, sur les essences, les gommes, les résines et leur association.

 

Au sujet de l’encens, de la myrrhe, du baume et de tout autre produit semblable, nous avons déjà dit qu’ils se forment à la fois après incision et spontanément. Mais il faut essayer d’indiquer les caractères des arbres <correspondants>, et tout ce que leur formation ou leur récolte entre autres, peut avoir de particulier ; de même pour le reste des substances aromatiques, car c’est, peut-on dire, la plupart d’entre elles qui viennent des pays du Sud et de l’Orient. Ainsi la péninsule Arabique produit l’encens, la myrrhe, la cannelle et en outre le cinnamome, dans les régions de Saba, Hadramyta, Kitibaina et Mamali […] On dit que l’encensier est un arbre de taille modeste, cinq coudées environ, et très rameux, avec une feuille qui rappelle celle du poirier, quoique beaucoup plus petite, et pour la couleur, d’un vert foncé, comme celle de la rue ; c’est une espèce à écorce uniformément lisse, comme le laurier. L’arbre à myrrhe serait d’encore plus petite taille, plus buissonnant aussi, avec un tronc dur et tassé sur le sol, plus gros qu’une jambe d’homme, et une écorce lisse pareille à celle de l’arbousier d’Orient. D’autres informateurs qui se disent des témoins oculaires sont à peu près d’accord pour la taille : aucune des deux espèces n’est grande, mais l’arbre à myrrhe est le plus petit et le plus bas ; l’encensier a la feuille du laurier et c’est également une espèce à écorce tandis que l’arbre à myrrhe, loin d’être lisse, est épineux et a une feuille assez voisine de celle de l’orme, quoique ondulée et spinescente à l’extrémité, comme celle du chêne kermès.

Théophraste, Recherches sur les plantes, Tome V, IX, 4, Paris, les Belles Lettres, texte établi et traduit par J. Jouanna et S. Amingues, 2006

 

Grâce à l’analyse chimique du contenu des bouteilles de parfum trouvées, les scientifiques ont établi une liste d’une partie des ingrédients, qui étaient inodores. Ils y ont trouvé notamment de la myrrhe, une résine extraite d’un arbre originaire de la péninsule arabique et de la corne de l’Afrique, ainsi que de l’huile d’olive, de la cannelle et de la cardamome. Pendant longtemps, les frontières ne furent pas nettes entre aromates, médicaments et épices, entre cuisine, médecine et cosmétique. Les fragrances étaient capiteuses, fortes, musquées et épicées, plus entêtants que les raffinements olfactifs actuels. Déjà maîtrisée par les parfumeurs mycéniens, l’extraction relevait de trois procédés : le plus ancien, l’extraction par expression (extraction de l’essence par pression), le deuxième par macération ou épuisement à chaud (les fleurs étaient mélangées à l’huile chaude, voire bouillante pendant 1 ou 2 jours), le dernier, par enfleurage ou épuisement à froid (les fleurs étaient posées sur de la graisse de bœuf ou de porc). L’huile d’olive, parfois une résine ou une gomme d’arbre, constituait le plus souvent l’excipient. Ainsi, les parfums étaient généralement de consistance plus épaisse, collante, mais aussi colorée. Ils faisaient partie des trésors, au point que Cléopâtre possédait certainement son propre « labo » de senteurs. Pour vous en parfumer, l’exposition de Washington Queens of Egypt le met à votre disposition jusqu’à la mi-septembre.

 

Christelle Laizé et Philippe Guisard

 

 

 

 

 

 

 

 


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