Chroniques anachroniques - Parcours Sup

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Pas un jour sans que les journalistes ne taraudent la plate-forme Parcoursup avec des conclusions diverses et nécessairement hâtives, ce qui génère un sentiment d’anxiété et d’incertitude, bien compréhensible, à l’heure où beaucoup veulent entrer dans l’âge adulte du savoir. Ce passage à cet âge perpétue une structure antique qui nécessite d’effectuer un parcours bien réel vers les lieux de la connaissance.

Cicéron, à la fin de sa vie, dans le préambule du livre V du De finibus, évoque une conversation qu’il a tenue dans les bosquets de l’Académie d’Athènes, qui laisse voir les impressions analogues de tous ces jeunes Romains lancés dans leur parcours supérieur.

Cum audissem Antiochum, Brute, ut solebam, cum M- Pisone in eo gymnasio, quod Ptolomaeum uocatur, unaque nobiscum Q- frater et T- Pomponius Luciusque Cicero, frater noster cognatione patruelis, amore germanus, constituimus inter nos ut ambulationem postmeridianam conficeremus in Academia, maxime quod is locus ab omni turba id temporis uacuus esset. Itaque ad tempus ad Pisonem omnes. Inde sermone uario sex illa a Dipylo stadia confecimus. Cum autem uenissemus in Academiae non sine causa nobilitata spatia, solitudo erat ea, quam uolueramus. Tum Piso: Naturane nobis hoc, inquìt, datum dicam an errore quodam, ut, cum ea loca uídeamus, in quibus memoria dignos uiros acceperimus multum esse uersatos, magis moueamur, quam si quando eorum ipsorum aut facta audiamus aut scriptum aliquod legamus? Velut ego nunc moueor. Venit enim mihi Platonis in mentem, quem accepimus primum hic disputare solitum; cuius etiam illi hortuli propinqui non memoriam solum mihi afferunt, sed ipsum uidentur in conspectu meo ponere. Hic Speusippus, hic Xenocrates, hic eius auditor Polemo, cuius illa ipsa sessio fuit, quam uidemus. Equidem etiam curiam nostram - Hostiliam dico, non hanc nouam, quae minor mihi esse uidetur, posteaquam est maior - solebam intuens Scipionem, Catonem, Laelium, nostrum uero in primis auum cogitare; tanta uis admonitionis inest in locis; ut non sine causa ex iis memoriae ducta sit disciplina. Tum Quintus: Est plane, Piso, ut dicis, inquit. nam me ipsum huc modo uenientem conuertebat ad sese Coloneus ille locus, cuius incola Sophocles ob oculos uersabatur, quem scis quam admirer quemque eo delecter. Me quidem ad altiorem memoriam Oedipodis huc uenientis et illo mollissimo carmine quaenam essent ipsa haec loca requirentis species quaedam commouit, inaniter scilicet, sed commouit tamen. Tum Pomponius: At ego, quem uos ut deditum Epicuro insectari soletis, sum multum equidem cum Phaedro, quem unice diligo, ut scitis, in Epicuri hortis, quos modo praeteribamus, sed ueteris prouerbii admonitu uiuorum memini, nec tamen Epicuri licet obliuisci, si cupiam, cuius imaginem non modo in tabulis nostri familiares, sed etiam in poculis et in anulis habent. Hic ego: Pomponius quidem, inquam, noster iocari uidetur, et fortasse suo iure. Ita enim se Athenis collocauit, ut sit paene unus ex Atticis, ut id etiam cognomen uideatur habiturus. Ego autem tibi, Piso, assentior usu hoc uenire, ut acrius aliquanto et attentius de claris uiris locorum admonitu cogitemus. Scis enim me quodam tempore Metapontum uenisse tecum neque ad hospitem ante deuertisse, quam Pythagorae ipsum illum locum, ubi uitam ediderat, sedemque uiderim. Hoc autem tempore, etsi multa in omni parte Athenarum sunt in ipsis locis indicia summorum uirorum, tamen ego illa moueor exhedra. Modo enim fuit Carneadis, quem uidere uideor - est, enim nota imago -, a sedeque ipsa tanta ingenii, magnitudine orbata desiderari illam uocem puto. Tum Piso: Quoniam igitur aliquid omnes, quid Lucius noster? inquit. An eum locum libenter inuisit, ubi Demosthenes et Aeschines inter se decertare soliti sunt? Suo enim quisque studio maxime ducitur. Et ille, cum erubuisset: Noli, inquit, ex me quaerere, qui in Phalericum etiam descenderim, quo in loco ad fluctum alunt declamare solitum Demosthenem, ut fremitum assuesceret uoce uincere. Modo etiam paulum ad dexteram de uia declinaui, ut ad Pericli sepulcrum accederem. Quamquam id quidem, infinitum est in hac urbe; quacumque enim ingredimur, in aliqua historia uestigium ponimus.

 

J’avais été, Brutus, entendre, comme d’habitude, Antiochus, en compagnie de Marcus Pison, dans le gymnase dit de Ptolémée, et avec nous se trouvaient mon frère Quintus, Titus Pomponius et Lucius Cicéron, par la parenté notre cousin germain du côté paternel, mais par l’affection un véritable frère : nous résolûmes d’une commun accord d’aller l’après-midi faire une promenade à l’Académie, surtout parce que c’était l’heure où il ne s’y trouvait absolument personne. Nous fûmes tous au rendez-vous chez Pison. De là, tout en causant de choses et d’autres, nous fîmes les six stades de la porte Dipyle à l’Académie. Arrivés là, dans ces parages si justement célèbres, nous trouvâmes la solitude que nous voulions.

« Est-ce disposition naturelle, dit alors Pison, ou bien je ne sais quelle illusion ? Mais, quand nous voyons les lieux où nous savons que les hommes dignes de mémoire ont beaucoup vécu, nous sommes plus émus que quand nous entendons parler d’eux ou que nous lisons quelqu’un de leurs écrits ? Ainsi moi, en ce moment, je suis ému. Platon se présente à mon esprit, Platon qui le premier, dit-on, fit de cet endroit le lieu habituel de ses entretiens ; et les petits jardins, qui sont là près de nous, non seulement me rendent présente sa mémoire, mais me remettent pour ainsi dire son image devant les yeux. Ici se tenait Speusippe, ici Xenocrate, ici le disciple de Xénocrate, Polémon, qui s’asseyait d’ordinaire à la place que nous voyons là. À Rome aussi, quand je voyais notre curie (j’entends la curie Hostilia et non pas la curie nouvelle, qui me paraît plus petite depuis qu’un l’a faite plus grande), je pensais toujours à Scipion, à Caton, à Lélius et tout particulièrement à mon aïeul. Les lieux ont un tel pouvoir de rappel que, non sans raison, on les a utilisés pour créer un art de la mémoire.

-Elle est tout à fait juste ta remarque, Pison, dit Quintus. Moi-même, en venant ici tout à l’heure, j’avais la pensée attirée par le fameux bourg de Colone, où Sophocle a demeuré et où mes yeux le voyaient : tu sais quelle admiration j’ai pour lui et quel plaisir il me fait. Et précisément je remontais dans le passé jusqu’à Œdipe arrivant ici et demandant, en des vers si touchants, quels sont ces parages : je voyais avec émotion comme une image du héros ; ce n’était évidemment qu’une vaine image, mais l’émotion y était tout de même.

-Et moi, dit Pomponius, dont vous ne cessez, vous tous, de harceler le dévouement à la cause d’Épicure, il m’arrive souvent, en compagnie de Phèdre, que j’aime, vous le savez, d’une affection toute particulière, de me trouver dans les jardins d’Épicure, devant lesquels nous venons de passer. Mais si, docile à l’avis du vieux proverbe, je pense aux vivants, je n’oublie pas pour cela Épicure, chose d’ailleurs, même si je le voulais, avec nos amis, qui ont son portrait non seulement sur les tableaux, mais encore sur des coupes et des bagues.

-Notre ami Pomponius, dis-je alors, m’a bien l’air de faire de l’esprit, et peut-être en a-t-il le droit. Car il s’est si bien fixé à Athènes qu’il est presque un attique ; c’est à se demander s’il n’aura pas un jour le surnom d’Atticus. Mais je suis de ton avis, Pison : c’est un fait d’expérience que la vue des lieux <où ils ont vécu> nous invite à penser aux grands hommes avec un peu plus de vivacité et d’attention. Tu sais en effet qu’un jour, étant allé avec toi à Métaponte, je n’ai pas voulu descendre chez mon hôte avant d’avoir vu l’endroit où Pythagore avait rendu le dernier soupir et vu le siège où il s’asseyait. Aujourd’hui, bien que dans tous les quartiers d’Athènes il y ait, en maint endroit, des lieux rappelant le souvenir d’hommes supérieurs, ce qui m’émeut, moi, c’est la vue de cet illustre lieu de réunion. <Ici>, il n’y a pas bien longtemps, s’assit Carnéade : je crois le voir (car son portrait est bine connu), et ce siège lui-même, vide de la grandeur d’un si grand génie, semble regretter de ne plus entendre cette voix.

-Puisque tout le monde, reprit alors Pison, a dit son mot, que pense notre cher Lucius ? A-t-il pris plaisir à aller voir l’endroit où Démosthène et Eschine avaient coutume de se livrer bataille ? Car chacun va surtout où se portent ses goûts.

-Ne m’interroge pas, dit Lucius, en rougissant, moi qui ai même été sur la plage de Phalère, à l’endroit où l’on dit que Démosthène avait coutume de déclamer au bord du flot, afin d’habituer sa voix à dominer le bruit. Tout à l’heure encore je me suis un peu détourné de la route sur la droite, pour m’approcher du tombeau de Périclès. Et pourtant, des souvenirs analogues, il y en a une quantité infinie dans cette ville ! On ne peut pas y faire un pas sans mettre le pied sur de l’histoire.

Cicéron, De Finibus, V, I, 1-5

Texte établi et traduit par Jules Martha, revu et corrigé par Claude Rambaux, Paris, Les Belles Lettres, 2017

 

Le système éducatif romain faisait évoluer les enfants chez le litterator (de 7 à 11 ans) et les plus riches continuaient leurs études en grec et latin chez le grammaticus (11 à 16 ans) avant que le rhetor ne leur enseigne (de 16 à 18 ans) la rhétorique et la dialectique grecques. Mais les études supérieures obligent à se rendre dans les hauts-lieux de culture grecque, Athènes, Alexandrie, Rhodes, Mytilène, Pergame, Antioche. Les étudiants reçoivent un enseignement général, identique pour tous, qui comprend l’arithmétique, la géométrie, la musique, la philosophie, les sciences de la nature et aussi du sport (nos étudiants sont censés encore valider leurs ECTS par le sport !). Néanmoins, la médecine, l’architecture et le droit demandent un cursus plus spécialisé à tel point que l’évocation des grandes villes possédait pour les Romains une signification spirituelle. Le précieux témoignage de Cicéron sur cette conception s’enracine dans un désir d’aller aux sources mêmes de la connaissance en se choisissant des modèles in situ.

Le savoir est un mode de vie qui imprègne tout l’être et l’abstraction de la connaissance ne prend sens à leurs yeux que sur les lieux originels de la connaissance. Le parcours sup antique s’apparente plus à un pèlerinage qu’à un algorithme.


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