Chroniques anachroniques - Primus me circumdedisti « c’est toi qui le premier m’as contourné » (devise d’Elcano)

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Nous fêtons cette année le 500e anniversaire du tour du monde, accompli par le Portugais Magellan (1480-1521), malgré lui et sans lui, puisque c’est son lieutenant basque Elcano (1476-1526) qui l’a bouclé. À ce titre, le Portugal a souhaité, en 2017, inscrire au patrimoine mondial de l’Unesco la « Route Magellan », sur fond de polémique, puisque c’était l’Espagne qui avait financé le voyage et un basque qui l’avait terminé. Les civilisations de la Méditerranée, centrées sur ce mare nostrum intérieur, comptaient des navigateurs hardis, Phéniciens et Grecs. Une figure se détache dans l’historiographie antique, celle du marseillais Pythéas (fin du IVe s. av. J.-C.) qui serait allé aux confins du monde.

Πολύβιος δὲ τὴν Εὐρώπην χωρογραφῶν τοὺς μὲν ἀρχαίους ἐᾶν φησι, τοὺς δ᾽ ἐκείνους ἐλέγχοντας ἐξετάζειν Δικαίαρχόν τε καὶ Ἐρατοσθένη τὸν τελευταῖον πραγματευσάμενον περὶ γεωγραφίας καὶ Πυθέαν, ὑφ᾽ οὗ παρακρουσθῆναι πολλούς, ὅλην μὲν τὴν Βρεττανικὴν ἐμβαδὸν ἐπελθεῖν φάσκοντος, τὴν δὲ περίμετρον πλειόνων ἢ τεττάρων μυριάδων ἀποδόντος τῆς νήσου,  προσιστορήσαντος δὲ καὶ τὰ περὶ τῆς Θούλης καὶ τῶν τόπων ἐκείνων, ἐν οἷς οὔτε γῆ καθ᾽ αὑτὴν ὑπῆρχεν ἔτι οὔτε θάλαττα οὔτ᾽ ἀήρ, ἀλλὰ σύγκριμά τι ἐκ τούτων πλεύμονι θαλαττίῳ ἐοικός,  ἐν ᾧ φησι τὴν γῆν καὶ τὴν θάλατταν αἰωρεῖσθαι καὶ τὰ σύμπαντα, καὶ τοῦτον ὡς ἂν δεσμὸν εἶναι τῶν ὅλων, μήτε πορευτὸν μήτε πλωτὸν ὑπάρχοντα.  Τὸ μὲν οὖν τῷ πλεύμονι ἐοικὸς αὐτὸς ἑωρακέναι, τἄλλα δὲ λέγειν ἐξ ἀκοῆς. Ταῦτα μὲν τὰ τοῦ Πυθέου,  καὶ διότι ἐπανελθὼν ἐνθένδε πᾶσαν ἐπέλθοι τὴν παρωκεανῖτιν τῆς Εὐρώπης ἀπὸ Γαδείρων ἕως Τανάιδος·  φησὶ δ᾽ οὖν ὁ Πολύβιος ἄπιστον καὶ αὐτὸ τοῦτο πῶς ἰδιώτῃ ἀνθρώπῳ καὶ πένητι τὰ τοσαῦτα διαστήματα πλωτὰ καὶ πορευτὰ γένοιτο.  Τὸν δ᾽ Ἐρατοσθένη διαπορήσαντα εἰ χρὴ πιστεύειν τούτοις, ὅμως περί τε τῆς Βρεττανικῆς πεπιστευκέναι καὶ τῶν κατὰ Γάδειρα καὶ τὴν Ἰβηρίαν.  Πολὺ δέ φησι βέλτιον τῷ Μεσσηνίῳ πιστεύειν ἢ τούτῳ· ὁ μέντοι γε εἰς μίαν χώραν τὴν Παγχαίαν λέγει πλεῦσαι· ὁ δὲ καὶ μέχρι τῶν τοῦ κόσμου περάτων κατωπτευκέναι τὴν προσάρκτιον τῆς Εὐρώπης πᾶσαν, ἣν οὐδ᾽ ἂν τῷ Ἑρμῇ πιστεύσαι τις λέγοντι.

Dans les pages qu’il a consacrées à la « chorégraphie » de l’Europe, Polybe déclare qu’il laisse de côté les anciens auteurs, mais qu’il entend soumettre à un examen critique les thèses de ceux qui ont contesté leurs assertions, c’est-à-dire Dicaliarchos et le dernier en date des auteurs d’ouvrages géographiques, Ératosthène, ainsi quePythéas. Ce dernier, nous dit-il, a trompé bien des lecteurs en racontant qu’il avait parcouru toutes les régions accessibles de la Bretagne, île dont le pourtour dépasserait, selon lui, quarante mille stades, puis en donnant de Thulè et de ses parages une description telle qu’à l’en croire il n’y aurait plus là-bas de véritable terre, ni de mer, ni d’air, mais une sorte de combinaison de ces trois éléments, quelques chose qui ressemblerait à du poumon marin, une matière dans laquelle la mer, la terre, tout ce qui existe enfin, se trouveraient en suspens et qui lierait en quelque sorte entre eux tous les éléments, rendant aussi bien la marche à pied que la navigation impossible. Pythéas déclare qu’il a vu de ses yeux cette substance, mais il ne parle du reste que par ouï-dire. Après avoir raconté tout cela, il assure qu’au cours de son voyage de retour, il a longé tout le littoral océanique de la Bretagne, de Gadéïa au cours du Tanaïs.

Polybe considère qu’il est déjà en soi invraisemblable qu’un simple particulier sans fortune ait pu parcourir sur mer et sur terre de telles distances. Ératosthène, bien qu’il hésitât à ajouter foi à tous les récits de Pythéas, acceptait cependant comme véridiques les informations qu’il nous donnait sur la Bretagne, sur la région de Gadéira et sur l’Espagne, mais, dit Polybe, il vaudrait bien mieux en croire le Messénien que le Massaliote. Le premier, en effet, ne prétend avoir été que dans un seul pays, la Panchaïe, tandis que l’autre affirme qu’il a poussé jusqu’aux confins de la terre et visité toute l’Europe septentrionale. Or, nous n’en croirions même pas Hermès s’il en disait autant.

Polybe, Histoire, XXXIV, 5, Texte et traduction par D. Roussel, Ouvrage préparé avec le concours du Centre national du livre, 2003

 

À l’époque de Pythéas, il faut rappeler que, aux yeux des Grecs, autour de la Méditerranée, il y  avait au Sud l’Afrique (Libye) dont on savait qu’on pouvait faire le tour (Euthymène, à une époque plus haute, doubla l’Afrique, gagna le fleuve Sénégal et crut avoir retrouvé le Nil) ; à l’Est, la limite connue était l’Inde, parcourue par Alexandre le Grand et ses scientifiques jusqu’à l’Indus ; l’Europe enfin, indécise au Nord, s’achevait à l’Ouest par des rivages autour desquels roulait l’Océan, dont le cours immense enserrait l’ensemble émergé. Porté par ce vif appétit de savoir, Pythéas partit de Massalia et entreprit deux voyages. Bien qu’il ne fût pas le premier à pénétrer l’Océan et à longer la façade ouest de l’Europe jusqu’aux îles britanniques, il poussa néanmoins son exploration vers le Nord inconnu, dans les rigueurs croissantes du climat, jusqu’en Ecosse, voire vraisemblablement jusqu’à l’Islande (identifiée à Thulé ?). Pythéas était un savant, connaisseur en astronomie et en mathématiques, fin expert dans l’art des relevés au gnomon pour déterminer la latitude. Quand il en fut rentré, Pythéas accomplit un autre long périple, partant de Gadès, contourna l’Europe, puis passa au Nord-Est jusqu’à la mer baltique, inaugurant ainsi une nouvelle route de l’ambre (cf. notre chronique « marche à l’ambre »). Issu de la cité des Phocéens (ces grands découvreurs de l’Ouest, qui ne s’étaient cantonnés qu’au bassin méditerranéen), astronome savant, intrépide marin, anthropologue avant la lettre, Pythéas fut le plus brillant des explorateurs de toute l’Antiquité. À telle enseigne que son buste l’honore encore aujourd’hui sur la canebière.


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