Chroniques anachroniques - Royal Baby

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Depuis quelque temps, les journalistes du monde entier braquaient leurs objectifs sur le ventre de son Altesse royale la Duchesse de Sussex, guettant l’imminence d’une naissance dans la famille royale d’Angleterre : paris sur le sexe, sur le nombre d’enfants, sur le prénom…Occasion de remémorer l’arbre généalogique et l’ordre de succession de cette célèbre familia. Une telle effervescence quasi comique est une vieille histoire, voire un vieux mythe, celui de la naissance (un peu plus cocasse !) de deux enfants chez le fameux Amphitryon. En effet, Jupiter s’est métamorphosé en Amphitryon pour séduire Alcmène, l’épouse de celui-ci. Enceinte du vrai et du faux Amphitryon, Alcmène accouche dans le bruit et la fureur d’un coup de tonnerre ! Sa servante Bromie, terrifiée, vient annoncer sur scène que sa maîtresse a donné naissance à des jumeaux, Héraclès et Iphiclès.

AM. Loquere.

BR.                     Postquam parturire hodie uxor occepit tua,

Vbi utero exorti dolores, ut solent puerperae,

Inuocat deos immortalis, ut sibi auxilium ferant,

Manibus puris, capite operto. Ibi continuo contonat

Sonitu maxumo. Aedis primo ruere rebamur tuas ;

Aedes totae confulgebant tuae, quasi essent aureae.

AM. Quaeso absoluito hinc me extemplo, quando satis deluseris.

Quid fit deinde?

BR.                     Dum haec aguntur, interea uxorem tuam

Neque gementem neque plorantem nostrum quisquam audiuimus;

Ita profecto sine dolore peperit.

AM.                                                 Iam istuc gaudeo,

Vtut erga me merita est.

BR.       Mitte istaec, atque haec quae dicam accipe.

Postquam peperit, pueros lauere iussit nos. Occepimus.

Sed puer ille quem ego laui, ut magnust et multum ualet!

Neque eum quisquam colligare quiuit incunabulis.

AM. Nimia mira memoras. Si istaec uera sunt, diuinitus

Non metuo quin meae uxori latae suppetiae sient.

BR. Magis iam faxo mira dices. Postquam in cunas conditust,

Deuolant angues iubati deorsum in inpluuium duo

Maximi ; continuo extollunt ambo capita.

AM.                                                               Ei mihi.

BR. Ne paue. Sed angues oculis omnis circumuisere.

Postquam pueros conspicati, pergunt ad cunas citi.

Ego cunas recessim rursum uorsum trahere et ducere,

Metuens pueris, mihi formidans, tantoque angues acrius

Persequi. Postquam conspexit angues ille alter puer,

Citus e cunis exilit, facit recta in anguis inpetum,

Alterum altera prehendit eos manu perniciter.

AM. Mira memoras ; nimis formidolosum facinus praedicas.

Nam mihi horror membra misero percipit dictis tuis.

Quid fit deinde? porro loquere.

BR.                                          Puer ambo angues enicat.

Dum haec aguntur, uoce clara exclamat uxorem tuam…

AM. Quis homo?

BR. Summus imperator diuum atque hominum Iuppiter.

Is se dixit cum Alcumena clam consuetum cubitibus,

Eumque filium suum esse, qui illos anguis uicerit ;

Alterum tuum esse dixit puerum.

AM.                                                 Pol me haud paenitet,

 

Si licet boni dimidium mihi diuidere cum Ioue.

Abi domum, iube uasa pura actutum adornari mihi,

Vt Iouis supremi multis hostiis pacem expetam.

Ego Teresiam coniectorem aduocabo et consulam

Quid faciundum censeat ; simul hanc rem ut facta est eloquar.

Sed quid hoc? quam valide tonuit. Di, obsecro uostram fidem !

 

AMPHITRYON.-Parle.

BROMIE.-Tout à l’heure, lorsque ta femme entra en travail, lorsqu’elle ressentit les premières douleurs d’entrailles, comme c’est le lot des femmes en pareil cas, elle invoqua le secours des dieux immortels, non sans s’être purifié les mains et voilé la tête. Aussitôt on entend un grand coup de tonnerre. Tout d’abord nous pensions que c’était ta maison qui s’écroulait. Elle brillait partout d’un tel éclat qu’on l’aurait crue tout en or.

AMPHITRYON.- Je t’en prie, mets-moi vite au clair, quand tu te seras assez moquée de moi. Et après ?

BROMIE.-Pendant ces événements, personne de nous n’a entendu ta femme gémir ou se plaindre le moins du monde : elle avait, ma foi, accouché sans douleur.

AMPHITRYON.- J’en suis fort aise, malgré tout ce qu’elle m’a fait.

BROMIE.- Laisse cela, et écoute la fin de mon récit. Après l’accouchement, elle nous ordonne de laver les enfants. Nous nous mettons à l’œuvre. Mais l’enfant que j’ai lavé, qu’il est grand et qu’il est fort ! Personne n’a été capable de l’emmailloter dans ses langes.

AMPHITRYON.- Quelles merveilleuses choses tu me racontes ! Si tout cela est vrai, ce sont les dieux, à n’en pas douter, qui sont venus en aide à ma femme.

BROMIE.- Tu vas être encore plus émerveillé. Une fois l’enfant dans son berceau, voici d’en haut du toit, que deux serpents à crête descendent en volant dans la cour ; et de quelle taille ! Sitôt posés, ils dressent leur tête, tous les deux.

AMPHITRYON.- Pauvre de moi !

BROMIE.- N’aie pas peur. Cependant les serpents nous dévisagent tous. Lorsqu’ils ont aperçu les enfants, ils vont droit à eux. Moi de tirer, de ramener le berceau doucement en arrière, craignant pour les enfants, effrayée pour moi-même ; et les serpents de s’acharner à me poursuivre. Mais sitôt qu’il a vu les serpents, notre petit prodige bondit hors de son berceau, se précipite tout droit sur les monstres, et en saisit un de chaque main, avec quelle vitesse !

AMPHITRYON.- Quelles merveilles tu me racontes ! Quelle épouvantable aventure ! Je frissonne d’effroi à entendre ton récit ? Et après ? Dis vite.

BROMIE.- L’enfant étouffe les deux serpents. Pendant ces événements, une grande voix appelle Alcmène.

AMPHITRYON.- Quelle était cette voix ?

BROMIE.-Celle du maître suprême des dieux et des hommes, Jupiter. Il dit qu’il a eu un commerce clandestin avec Alcmène, et que l’enfant vainqueur des serpents est son fils, que l’autre est le tien.

AMPHITRYON.- Parbleu, je n’ai pas à me plaindre s’il m’est donné de partager mon bien par moitié avec Jupiter. Rentre à la maison ; fais-moi aussitôt préparer les vases sacrés : je veux par de nombreuses victimes obtenir la bienveillance du maître des dieux. Je vais mander le devin Tirésias, et le consulter sur ce qu’il faut faire : en même temps je lui raconterai toute cette aventure. Mais qu’est-ce encore ? Quel coup de tonnerre ! Dieux, je vous en prie, protégez-moi !

Plaute, Amphitryon, v1091-1130, Texte établi et traduit par A. Ernout, Les Belles Lettres, 1976

Que ce soit dans la société romaine ou dans les familles aristocratiques actuelles, l’un des principaux buts du mariage est d’avoir un héritier légitime, si possible un garçon. Comment naissait-on à Rome ? Se déroulant dans le cadre privé de la domus, sans la présence du père (c’est l’affaire de femmes et de sages-femmes), l’accouchement et la naissance d’un enfant ouvrent une période de dangers, s’accompagnant de certains rites, sous la protection d’entités surnaturelles : Lucina pour la délivrance, Vaticanus pour le premier cri, Levana pour le moment où l’enfant est soulevé de terre par la sage-femme. Les Parques (Parcae) sont à l’œuvre car elles déterminent le temps de vie de l’enfant (ce sont des Fata, d’où fées, qui prédisent, fari, la destinée, fatum). L’enfant est annoncé (garçon ou fille), posé à terre avant même la section du cordon ombilical, puis examiné en détail (les anomalies ayant une signification de mauvais présage). Ainsi, les jumeaux sont un signe de faveur divine, mais pas les triplés (heureusement !)…Il est déclaré apte par la formule de la sage-femme : « les signes contraires à ceux qui viennent d’être dits révèlent l’inaptitude ». On le relève alors de terre, on coupe le cordon pour qu’il rentre dans le monde des vivants, la sage-femme agissant comme une Parque en ligaturant le cordon comme un fil. Il est baigné, salé (pour raffermir les grains de sa peau), emmailloté serré pour maintenir les membres mous pendant 2 mois, mis à la diète pendant 1 ou 2 jours (eau tiède mélangée avec du miel).

Le dies lustricus ou Nominalia, jour de nomination, a lieu 8 (pour les filles), 9 (pour les garçons) jours après la naissance pour que l’enfant soit reconnu et intégré dans la famille. Selon Plutarque, le cordon ombilical tombant au bout de 7 jours, l’enfant ressemblerait enfin à un être vivant et non plus à un végétal, la différence irréductible des sexes étant marquée dès l’arrivée dans la famille. À défaut de vaccins, l’enfant est surchargé d’amulettes et de gri-gri, notamment la bulla afin d’écarter, en ces temps de forte mortalité infantile, le mauvais œil. Patience donc ! Les Windsor sont dans les temps pour officialiser la kyrielle de prénoms !


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