Chroniques anachroniques - Think Tank

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Malgré le réchauffement continument ressassé de la planète, il n’y a pourtant pas de mois qui ne consacre tel ou tel salon de l’automobile : en octobre, à Paris, en décembre à Los Angeles, en janvier, Détroit, ou mars à Genève…Les constructeurs rivalisent d’innovations technologiques, en partant de l’énergie utilisée, de l’aérodynamisme, du design et jusqu’à des gadgets de conduite hyper sophistiqués. La voiture veut s’offrir une place de choix dans les signes extérieurs de richesse, et d’autres rajouteront de forfanteries phalliques. D’ailleurs, les 4x4, pourvoyeurs d’un fort sentiment de domination, connaissent ainsi une progression exponentielle, surtout dans les villes, ces dernières années. C’est une très vieille histoire…

Ainsi, dans la société archaïque d’Homère, à l’occasion des funérailles de Patrocle, les compagnons d’armes du défunt paradent et rivalisent à l’occasion de jeux où s’expriment leur bravoure, leur adresse et leurs qualités de héros.

ἂν δ᾽ ἔβαν ἐς δίφρους, ἐν δὲ κλήρους ἐβάλοντο:
πάλλ᾽ Ἀχιλεύς, ἐκ δὲ κλῆρος θόρε Νεστορίδαο
Ἀντιλόχου: μετὰ τὸν δ᾽ ἔλαχε κρείων Εὔμηλος:
355τῷ δ᾽ ἄρ᾽ ἐπ᾽ Ἀτρεΐδης δουρὶ κλειτὸς Μενέλαος,
τῷ δ᾽ ἐπὶ Μηριόνης λάχ᾽ ἐλαυνέμεν: ὕστατος αὖτε
Τυδεΐδης ὄχ᾽ ἄριστος ἐὼν λάχ᾽ ἐλαυνέμεν ἵππους.
στὰν δὲ μεταστοιχί, σήμηνε δὲ τέρματ᾽ Ἀχιλλεὺς
τηλόθεν ἐν λείῳ πεδίῳ: παρὰ δὲ σκοπὸν εἷσεν
360ἀντίθεον Φοίνικα ὀπάονα πατρὸς ἑοῖο,
ὡς μεμνέῳτο δρόμους καὶ ἀληθείην ἀποείποι.
οἳ δ᾽ ἅμα πάντες ἐφ᾽ ἵπποιιν μάστιγας ἄειραν,
πέπληγόν θ᾽ ἱμᾶσιν, ὁμόκλησάν τ᾽ ἐπέεσσιν
ἐσσυμένως: οἳ δ᾽ ὦκα διέπρησσον πεδίοιο
365νόσφι νεῶν ταχέως: ὑπὸ δὲ στέρνοισι κονίη
ἵστατ᾽ ἀειρομένη ὥς τε νέφος ἠὲ θύελλα,
χαῖται δ᾽ ἐρρώοντο μετὰ πνοιῇς ἀνέμοιο.
ἅρματα δ᾽ ἄλλοτε μὲν χθονὶ πίλνατο πουλυβοτείρῃ,
ἄλλοτε δ᾽ ἀΐξασκε μετήορα: τοὶ δ᾽ ἐλατῆρες
370ἕστασαν ἐν δίφροισι, πάτασσε δὲ θυμὸς ἑκάστου
νίκης ἱεμένων: κέκλοντο δὲ οἷσιν ἕκαστος
ἵπποις, οἳ δ᾽ ἐπέτοντο κονίοντες πεδίοιο.
ἀλλ᾽ ὅτε δὴ πύματον τέλεον δρόμον ὠκέες ἵπποι
ἂψ ἐφ᾽ ἁλὸς πολιῆς, τότε δὴ ἀρετή γε ἑκάστου
375φαίνετ᾽, ἄφαρ δ᾽ ἵπποισι τάθη δρόμος: ὦκα δ᾽ ἔπειτα
αἳ Φηρητιάδαο ποδώκεες ἔκφερον ἵπποι.
τὰς δὲ μετ᾽ ἐξέφερον Διομήδεος ἄρσενες ἵπποι
Τρώϊοι, οὐδέ τι πολλὸν ἄνευθ᾽ ἔσαν, ἀλλὰ μάλ᾽ ἐγγύς:
αἰεὶ γὰρ δίφρου ἐπιβησομένοισιν ἐΐκτην,
380πνοιῇ δ᾽ Εὐμήλοιο μετάφρενον εὐρέε τ᾽ ὤμω
θέρμετ᾽: ἐπ᾽ αὐτῷ γὰρ κεφαλὰς καταθέντε πετέσθην.
καί νύ κεν ἢ παρέλασσ᾽ ἢ ἀμφήριστον ἔθηκεν
 

Tous montent sur leurs chars. Ils ont jeté leurs sorts. Achille les secoue et, le premier, jaillit le sort d’Antiloque, le fils de Nestor. Après lui, c’est le tour du roi Eumèle. Puis vient l’Atride, Ménélas, l’illustre guerrier. C’est Mérion que le sort désigne pour se mettre ensuite en ligne. Le dernier enfin, c’est le fils de Tydée, le meilleur de beaucoup pour presser les chevaux. Ils se mettent en ligne, et Achille leur montre le but, au loin, dans la plaine unie. Près de ce but, comme observateur, il met Phénix, égal aux dieux, compagnon de son père, qui notera les détails de la course et lui rapportera l’entière vérité. Ils lèvent tous ensemble le fouet sur leurs chevaux, ils les frappent de leurs rênes de cuir, ils les gourmandent de la voix passionnément. Rapides, les chevaux dévorent la plaine et s’éloignent en hâte des nefs. Sous leur poitrail, la poussière, soulevée, monte, pareille à une nuée ou à une trombe. Leurs crinières voltigent au souffle du vent. Les chars tantôt s’abattent sur la glèbe nourricière, tantôt bondissent dans les airs. Les conducteurs sont debout dans les caisses ; chacun a le cœur qui palpite du désir d’être vainqueurs. Et tous jettent des appels à leurs coursiers, qui volent en soulevant la poudre de la plaine. Mais voici le moment où les coursiers rapides, au dernier stade de la course, s’en reviennent vers la blanche mer : alors la valeur de chacun se révèle, l’allure des chevaux soudain se précipite. Les juments rapides du fils de Phérès filent droit au but, et, derrière elles, filent pareillement les étalons de Diomède, les coursiers de Trôs. Ah ! ils ne sont pas loin ; ils sont là, tout proches : à chaque instant on croirait qu’ils vont escalader le char. Eumèle sent leur souffle brûler son dos et ses larges épaules : ils volent, têtes posées sur lui.

Homère, Iliade, XXIII, v352-382, texte établi et traduit par P. Mazon, Paris, Les Belles Lettres, 1957

Conçu au 2e millénaire avant J.-C. en Asie et en Perse, le char a été perfectionné chez les Hittites à des fins militaires : des roues à rayons plus légères, l’essieu est déplacé pour équilibrer le véhicule. Il permet alors un déplacement rapide pour plusieurs combattants, appréciable sur les champs de bataille. La célèbre bataille de Qadesh en 1274 av. J.-C. qui a s’affronter plusieurs équipages Égyptiens et Hittites en est une illustration mémorable.

À ce que son lointain successeur (et notamment son rôle de fer de lance dans la blitzkrieg) laisse imaginer, dans la bataille, le char antique n’intervenait pas dans la stratégie : véhicule de troupes, îlot de protection pour tirailleurs, marqueur de distinction sociale et militaire, dans le but également d’impressionner l’adversaire, il était rapidement délaissé pour un combat au corps-à-corps. Les stratèges ont très longtemps privilégié la cavalerie pour ouvrir la bataille et enfoncer le front.

Et qui ne se souvient pas de la formule 1 de Ben-Hur dans le Circus Maximus et du triomphe romain de l’imperator sur la Via Sacra ? À croire que tout roule depuis l’Antiquité !


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