Chroniques anachroniques - The Voice

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

À quelques jours d’intervalle, deux grandes figures du monde de la voix (l’une de la variété, l’autre du chant classique) se sont éteintes, Charles Aznavour et Montserrat Caballé, alors même que paraît l’album posthume du stentor Johnny Halliday, que nous célébrons les quarante ans de la mort de Jacques Brel et que Michel Legrand vient de rejoindre le panthéon des mélodistes qui ont marqué leur époque. La fascination actuelle pour la voix au travers des divers concours télévisés de chants, des stades bondés de fans jusqu’à l’engouement frénétique des mélomanes pour les grandes voix d’opéra nous rappelle combien, si l’univers sonore de l’Antiquité s’est tu à jamais, les artistes, peintres, sculpteurs, mozaïstes et rhéteurs anciens ne se sont jamais lassés de représenter musiciens et chanteurs. La voix, pour un Grec et un Romain, était de plein droit un organon que les professionnels doivent préserver, soigner et développer par des soins. En tant que vecteur physique de la rhétorique, le professeur Quintilien ne déroge pas à ce souci en ce Ier siècle après. J.-C.

Augentur autem sicut omnium, ita uocis quoque bona cura, {et} neglegentia uel inscitia minuuntur. Sed cura non eadem oratoribus quae phonascis conuenit, tamen multa sunt utrisque communia, firmitas corporis, ne ad spadonum et mulierum et aegrorum exilitatem uox nostra tenuetur, quod ambulatio, unctio, ueneris abstinentia, facilis ciborum digestio, id est frugalitas, praestat: praeterea ut sint fauces integrae, id est molles ac leues, quarum uitio et frangitur et obscuratur et exasperatur et scinditur uox. Nam ut tibiae eodem spiritu accepto alium clusis alium apertis foraminibus, alium non satis purgatae alium quassae sonum reddunt, item fauces tumentes strangulant uocem, optusae obscurant, rasae exasperant, conuulsae fractis sunt organis similes. Finditur etiam spiritus obiectu aliquo, sicut lapillo tenues aquae, quarum impetus etiam si ultra paulum coit, aliquid tamen caui relinquit post id ipsum quod offenderat. Vmor quoque uocem ut nimius impedit, ita consumptus destituit. Nam fatigatio, ut corpora, non ad praesens modo tempus sed etiam in futurum adficit.

 

Si on développe d’autre part les qualités de la voix, comme toutes les autres, par un soin attentif, la négligence ou l’ignorance les affaiblissent. Mais ce soin ne doit pas être le même pour des orateurs et pour des maîtres de chant ; cependant, beaucoup de conditions sont communes dans les deux cas, la robustesse de la constitution, pour que notre voix ne soit pas ténue et grêle comme celle des eunuques, des femmes et des malades ; on atteindra ce résultat grâce à la marche, aux frictions, à la continence, à une digestion facile, c’est-à-dire à la frugalité. En outre, il faut un gosier sain, c’est-à-dire souple et lisse, sinon, la voix est cassée, et sourde, et rauque et fêlée. En effet, comme le hautbois, avec un même volume d’air, donne un son différent, selon que certains trous sont ouverts ou fermés, que l’instrument est insuffisamment purgé, ou qu’il a des fissures, la voix, si la gorge est enflée, est étranglée, si la gorge est obstruée, assourdie, si elle est enflammée, éraillée, enrouée ; si elle est crispée, elle produit le même son qu’un instrument cassé. Le souffle est coupé aussi par ce qui s’oppose à son passage, comme un filet d’eau par un gravier ; l’eau a beau reformer son cours peu après, elle laisse pourtant un peu de vide juste après l’obstacle même. L’excès de moiteur aussi gêne la voix, l’absence l’éteint. Car la fatigue, comme pour le corps, ne se fait pas sentir seulement sur le moment, mais aussi dans la suite.

Quintilien, Institution oratoire, XI, 3, 19-21, Texte établi et traduit par J. Cousin, Paris, Les Belles Lettres, 1979

 

L’Antiquité connaissait déjà une profession très spécifique, celle de professeur de voix (phônaskos) qui s’occupait autant de chanteurs que de professionnels de la voix parlée, orateurs, acteurs, hérauts. L’empereur Auguste, lui-même, féru d’éloquence, avait le sien. Le phônaskos s’appliquait à développer l’articulation, la puissance et l’endurance par des exercices appropriés. Le deuxième aspect de ce métier avait trait aux connaissances médicales (physiologie de la voix et des poumons) puisque le phônaskos s’occupait avec attention de l’hygiène de vie de ses protégés. Outre des prescriptions alimentaires, étaient recommandées aussi des frictions, des lavements, des vomitifs (dès l’époque de Platon, on chantait à jeun). À chacun son folklore alimentaire ! De plus, promenades, repos réguliers étaient conseillés, ainsi que…abstinence sexuelle. Les vocalises se pratiquaient chaque matin, à jeun, « en montant la voix depuis les flancs jusqu’aux tempes » (Claude Ptolémée, IIe s. apr. J.-C.).

Aux yeux des Grecs et des Romains, la plus prestigieuse des disciplines vocales était la cytharodie, où s’illustraient ensemble le soliste parfait et le musicien accompli, à la différence du rhapsode et de l’aulode, tous deux accompagnés d’un musicien. Le citharode, lui, était digne d’admiration, car sa prestation était extrêmement physique, puisque la seule cithare ne masquait aucune erreur et qu’il devait veiller à tout en même temps (conformité parfaite entre les inflexions de la voix et le jeu instrumental). Une véritable discipline, comme s’en impose la plupart de nos chanteurs actuels. La voix ne serait-elle pas la voie ?

 

 

 


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