Grand Écart — Catulle et les statistiques

Si les sociétés antiques constituent bien cet « espace alternatif » provoquant un dépaysement absolu, il arrive parfois au lecteur curieux de tomber sur un texte qui semble faire écho aux préoccupations les plus actuelles. Ce sont ces textes et les perspectives qu’ils ouvrent sur notre époque que cette chronique entend explorer : avec cette conviction que l’intérêt présenté par l’Antiquité ne saurait se réduire ni à « un roman des origines » ni à un humanisme intemporel qui resterait insensible aux mutations des sociétés.

 

 

 

Ils font la une des journaux. On se les lance à la figure dans les débats politiques. Ils envahissent toutes les analyses économiques, constituent la substance même des sondages : le monde moderne est noyé sous les chiffres, intoxiqué de données numériques, comme s’il n’existait aucun autre moyen de prendre la mesure du réel…

Alors, pour fuir cette arithmomanie contemporaine, on se replonge dans la littérature classique, bien avant les ordinateurs et les calculettes ; on prend un des plus anciens textes littéraires qui soit, l’Iliade d’Homère. Pas de chance : dès le deuxième chant, on tombe sur le catalogue des vaisseaux, liste exhaustive de toutes les provinces grecques qui participent à la guerre de Troie, avec à chaque fois le nombre de navires qu’elles fournissent. Sans surprise l’effectif le plus important revient au chef de l’expédition, Agamemnon, qui apporte cent nefs. Ulysse, avec seulement douze vaisseaux, est un des plus petits contributeurs. Le nombre de bateaux le plus souvent cité est quarante : le récit épique sacrifie lui aussi aux charmes de la numération…

 

 

 

Peut-on échapper aux chiffres ? Les plus anciennes tablettes d’écriture grecque déchiffrées à ce jour sont constituées par des inventaires. Les premiers philosophes, Thalès, Pythagore, se sont penchés sur le jeu des nombres et des proportions. L’avènement de la démocratie athénienne, avec les réformes de Clisthène, correspond au triomphe du système décimal. Et si l’on ouvre le Timée de Platon, on se trouve plongé le vertige des proportions : ainsi le passage où Dieu fabrique l’âme humaine donne lieu à un incroyable enchaînement de rapports arithmétiques qui s’étend sur une vingtaine de lignes…

 

Quand délaissant les Grecs on se tourne vers les Latins, réputés plus pratiques, on n’est pas pour autant délivré des attraits de la numération. Tite-Live, qui écrit deux siècle après les événements, nous donne presque au soldat près les effectifs dont dispose Hannibal lors de la deuxième guerre punique : « Il envoya en Afrique 13850 fantassins équipés du cetra, avec 870 frondeurs baléares, et 1200 cavaliers ». [1] Avant chaque bataille, le nombre de combattants est comptabilisé, et les pertes soigneusement notées à leur issue. Pour Cannes par exemple, est avancé, non sans une certaine prudence, le chiffre de 87200 hommes engagés du côté romain — et quelques pages plus loin, après le récit de son déroulement, nous est fourni le bilan de la bataille : « 45500 fantassins et 2700 cavaliers (…) furent tués, dit-on. » [2]. La quête de l’exactitude numérique conduit l’historien romain à manipuler ses sources avec un regard critique qui n’a rien à envier à nos universitaires. Ainsi note-t-il, au moment où il nous présente les forces d’Hannibal après le passage des Alpes : « Sur le nombre de troupes dont disposait Hannibal quand il fut passé en Italie, les sources ne sont pas d’accord. Celles qui donnent le plus écrivent 100000 fantassins, 20000 cavaliers ; celles qui donnent le moins 20000 fantassins, 6000 cavaliers.»  [3] Commentant les chiffres qu’il fournit pour les pertes de Trasimène (15000 tués chez les Romains, 2500 morts carthaginois), il fait la réflexion suivante : « Le carnage fut bien plus grand des deux côtés, d’après d’autres ; pour moi, outre mon désir de ne rien grossir sans raison, penchant auquel ne cèdent que trop généralement les historiens, j’ai donné ma préférence, comme source, à Fabius, contemporain de cette guerre. » [4]

 

Le développement d’une société entraîne inévitablement des recensements, inventaires de toute nature, impôts divers, le dénombrement des richesses, la mesure du temps, l’usage de la monnaie, le décompte de voix en cas d’élections — et l’Antiquité gréco-romaine n’échappe pas à cette loi. Ajoutons-y l’astronomie, la recherche de l’harmonie et des proportions esthétiques, la fascination des mythes pour certains nombres symboliques, et force est de constater que la numération semble peu dissociable de l’usage même du langage, voire de la pensée : le mot logos en Grec, qui désigne à la fois la parole et le raisonnement, fournit le radical du calcul (logismos) ; quant au terme latin ratio il désigne à la fois celui-ci et la raison humaine sous toutes ses formes, y compris le discours rationnel… On trouve le même déploiement sémantique dans putare, computare, à l’origine du français compter et de nos modernes computers

 

 

 

Mais aujourd’hui, avec l’extension des sciences sociales et la multiplication des modèles mathématiques en sociologie et en économie – pour ne rien dire de la finance – nous finissons par entretenir avec les nombres une relation carrément addictive. Notre monde développe un culte de la performance chiffrée qui va jusqu’aux absurdités du Livre des Records. Les Grecs au contraire aggravaient à dessein les difficultés des athlètes : c’est entre eux qu’ils luttaient, et non contre un résultat…

 

« Deux morts : premier bilan de la tempête Lambda » titre la Presse. On sent que ce décompte obligatoire est un peu petit ; on attend presque qu’il grossisse pour que la nouvelle prenne de l’importance. Cette manie des chiffres devient encore plus ridicule quand on se révèle incapable de les maîtriser : c’est ce qui se passe dans les grandes catastrophes, qui voient les nombres de victimes soumis à d’énormes fluctuations, pendant la décade, voire le mois qui suit. Et quand il s’agit de compter des manifestants, l’écart des évaluations entre les organisateurs et la police, pour un fait qui date de quelques heures, est aussi grand qu’entre les sources citées par Tite-Live, avec un délai temporel de deux siècles, pour les troupes d’Hannibal…

 

D’autres menaces que l’imprécision pèsent sur l’usage excessif des nombres. Ainsi l’insignifiance : dans le cas des sondages d’opinion, par exemple, à quoi sert de présenter des résultats chiffrés à la décimale près quand on sait qu’on en obtiendra de complètement différents en changeant la présentation de la question posée, à laquelle d’ailleurs le public ne prête guère attention ? D’une manière générale la facilité que donnent nos instruments modernes de jouer avec les chiffres aboutit à la tentation permanente d’abuser de données numériques, dont la précision fallacieuse ne fait guère l’objet d’un discours critique : depuis longtemps pourtant les physiciens ont posé des bornes dans ce domaine.

 

La saturation, enfin, constitue un autre danger. À trop vouloir prouver dans les débats, les politiques finissent par lasser et l’on sait bien que les chiffres et autres pourcentages, bien manipulés, ne disent que ce que l’on veut bien leur faire avouer. Montaigne, dans l’Apologie de Raimond Sebond, présente ainsi la raison : « c’est un instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable et accommodable à tous biais et à toutes mesures ». On ne saurait mieux caractériser l’usage moderne des statistiques…

 

L’institution qui résume peut-être le mieux cette intoxication numérale est la Bourse : les variations de l’indice sont comptabilisées toutes les heures, voire « en temps réel », comme on dit ; la « tendance », qui n’est qu’une moyenne, provisoire de surcroît, est donnée à la décimale, voire au centième près, et fait l’objet d’une attention qui aboutit paradoxalement aux comportements les plus irrationnels qui soient, accentués par des programmes informatiques sophistiqués qui se déclenchent automatiquement en cas de variation anormale…

 

Il ne s’agit point de décrier ici l’arithmétique ou les mathématiques, qui ont leur rigueur et leur beauté propre, ni leur application aux sciences, dont l’utilité n’est évidemment plus à démontrer. Mais notre fascination pour les chiffres et leur abus généralisé finissent par privilégier une appréhension quantitative du réel, au détriment d’autres facultés, d’ordre sensible, affectif, esthétique : ce domaine de l’expérience humaine qui relevant d’une approche essentiellement qualitative échappe à toute mesure numérale. Rien de mieux, pour illustrer cette idée, que la fin de ce court poème de Catulle, adressé à sa maîtresse Lesbie :

 

 

Donne-moi mille baisers, puis cent,

Puis mille autres, puis une seconde fois cent,

Puis encore mille autres, puis cent.

Puis, après nous être donné tous ces milliers,

Nous brouillerons le compte pour n’en rien savoir,

Et pour qu’aucun envieux ne puisse nous faire du mal,

En sachant qu’il y a eu tant de baisers.

 

 

Quand on aime, on ne compte pas, c’est bien connu. Un monde où l’on compterait moins serait un monde qu’on aimerait davantage.

 

 

J.-P. P.

 

 

 

 

 

 


[1] Tite-Live, Ab urbe condita, Livre XXI, chapitre 22. La cetra est un petit bouclier de cuir.

[2] Ibidem, Livre XXII, chapitre 50

[3] Ibidem, Livre XXI, chapitre 38

[4] Ibidem, Livre XXII, chapitre 7


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