Grand Écart — Périclès et la com

Si les sociétés antiques constituent bien cet « espace alternatif » provoquant un dépaysement absolu, il arrive parfois au lecteur curieux de tomber sur un texte qui semble faire écho aux préoccupations les plus actuelles. Ce sont ces textes et les perspectives qu’ils ouvrent sur notre époque que cette chronique entend explorer : avec cette conviction que l’intérêt présenté par l’Antiquité ne saurait se réduire ni à « un roman des origines » ni à un humanisme intemporel qui resterait insensible aux mutations des sociétés.

 

 

 

Peu d’humains ont eu le privilège d’attacher leur nom au siècle où ils ont vécu. On songe tout de suite à Louis XIV, qui régna cinquante-quatre ans ; ou encore à Octave-Auguste, qui fut empereur de 27 av. J-C. à 14 ap. J.-C. Quant à Elizabeth Ire d’Angleterre son règne dura quarante-cinq ans, occupant la seconde moitié du XVIe siècle. Même si la durée du pouvoir ne saurait suffire à expliquer la fortune onomastique de ces souverains, on conviendra que leur condition de monarque – qu’Octave-Auguste, contrairement aux deux autres, eut le mérite de créer de toutes pièces – les mettait dans une situation favorable pour connaître un tel honneur de la postérité.

 

La performance de Périclès, qui avait affaire à une démocratie, n’en paraît que plus remarquable. De sa puissance, Plutarque nous dit : « Cela ne fut pas un moment propice, un sommet, ni la grâce d’une vie politique dans sa fleur éphémère : Périclès demeura, pendant quarante ans, le premier citoyen de sa patrie. » [1]  Or l’on sait que dans la démocratie athénienne le pouvoir exécutif était organisé de façon à ce que chaque tribu – et à la limite chaque citoyen – fût investi tour à tour de la charge des affaires publiques. Même s’il restait quelques mandats électifs (ainsi Périclès fut-il élu quinze fois de suite stratège) le vrai pouvoir consistait donc dans l’influence sur l’assemblée du peuple (ecclêsia) en charge des décisions les plus importantes. Que Périclès ait pu rester aussi longtemps au faîte des affaires athéniennes a de quoi faire rêver plus d’un chef d’état moderne, dont l’opinion se détourne aujourd’hui aussi vite qu’elle l’a promu. Ajoutons que cette longévité n’avait rien d’évident non plus à Athènes, et qu’elle ne connut pas d’autre exemple. Les Athéniens, très sourcilleux sur le principe de la souveraineté du peuple, avaient en effet l’habitude d’ostraciser tous ceux qui, à tort ou à raison, leur paraissaient susceptibles d’aspirer au pouvoir absolu. Thémistocle, vainqueur glorieux de Salamine, en fit les frais. Et Périclès sut habilement lui-même user de cette procédure pour envoyer en exil ses adversaires du camp aristocratique, Cimon et Thucydide.

 

Nos dirigeants actuels pourraient-ils trouver dans son comportement un modèle à suivre pour séduire durablement le peuple versatile ? Certains objecteront peut-être la différence entre la société moderne et l’Athènes du Ve siècle av. J-C. Or il apparaît au contraire qu’il existe beaucoup plus de similitude entre la démocratie athénienne et la société où nous vivons qu’entre celle-ci et l’Ancien Régime : non seulement parce que le pouvoir, dans les deux cas, émane du peuple, mais aussi parce que les médias, en rapprochant considérablement les dirigeants des simples citoyens, recréent une certaine proximité, fût-elle factice, entre ceux-ci et ceux-là : on voit aujourd’hui presque quotidiennement à la télévision ou dans les magazines les responsables politiques, comme les Athéniens pouvaient autrefois croiser à l’agora les hommes influents de leur cité. C’était loin d’être le cas sous Louis XIV !

 

Plutarque, en tout cas, nous dépeint un homme extrêmement soucieux de son image publique, et prenant le parti du peuple moins par conviction que pour asseoir un pouvoir, en s’adaptant au régime, sur la « multitude pauvre, mais nombreuse ». Et voici quelles conséquences il en tire :

 

Dès ce moment il embrassa une manière de vivre toute nouvelle. On ne le voyait plus passer que dans une seule rue, celle qui menait aux assemblées du peuple ou au Conseil ; il renonça aux invitations à dîner, et à toute réunion amicale et relation de ce genre. (…) C’est qu’en effet il n’est rien de plus dangereux, pour la grandeur, que la familiarité ; et le respect de sa réputation est bien difficile à garder en société. (…) Evitant la continuité et cette lassitude qu’elle engendre, Périclès n’approchait le peuple que par intervalles…  [2]

 

Une anecdote montre le sang-froid avec lequel Périclès savait garder ses distances : Plutarque rapporte en effet qu’un homme « sans éducation » l’avait insulté et accablé d’outrages pendant toute une journée sur la place publique. Loin de lui répondre, comme n’importe qui l’eût fait à sa place : « Casse-toi pauvre con », Périclès continue d’expédier imperturbablement les affaires urgentes, et le soir, comme l’excité l’a poursuivi jusque chez lui en continuant de l’insulter, il ordonne à l’un de ses de ses serviteurs de prendre un flambeau pour l’accompagner jusqu’à sa demeure…

 

Ce souci de ne pas trop s’exposer s’applique aussi à la politique : « Il ne parlait pas sur tous les sujets, et ne se présentait pas continuellement devant la foule (…) se réservant pour les grandes occasions. » [3] Dans les circonstances plus banales il se contente de déléguer à l’assemblée ses amis, comme Ephialtes, sur lequel il s’appuya au début de sa carrière. On aura reconnu là la pratique des présidents de la Ve République (du moins à ses débuts…) avec leurs premiers ministres.

 

Il serait certes hasardeux de réduire la popularité de Périclès à ces stratégies de communication : ce serait oublier son éloquence exceptionnelle, sa politique impérialiste qui assura à la cité athénienne de substantielles ressources, ses qualités propres de stratège, les lois qu’il fit voter pour dédommager les citoyens du temps passé au service de la cité, le prestige des monuments qu’il fit ériger sur l’Acropole pour flatter l’orgueil des Athéniens… On peut penser cependant qu’il y aurait bien des leçons à tirer de ce que l’on nommerait aujourd’hui la gestion de son image. Le secret d’une bonne image est de ne point se montrer, et celui d’une communication performante, de ne pas communiquer : Périclès l’avait bien compris en son temps. Nombre d’hommes politiques contemporains feraient bien de s’inspirer de sa réserve : ils éviteraient ainsi de saturer l’opinion de leurs déclarations indiscrètes tout en réalisant de substantielles économies sur des conseillers dont l'utilité reste encore à prouver…

 

 

J.-P. P.

 

 

 

 

 


[1] Plutarque, Vie de Périclès, Ch.16

[2] Ibidem, Ch.7

[3] Ibidem, Ch.7

 

 

 


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