Les amis de Guillaume Budé - La Grammatographia de Jacques Lefèvre d’Étaples

Cette chronique  raconte la vie des Classiques à la Renaissance. Des contemporains de l’humaniste Guillaume Budé (1467-1540) permettent de voir comment l’Antiquité alimente la culture, la pensée et la langue de l’époque. Hommage à l’ancêtre du Gaffiot, l’imprimeur Robert Estienne est le premier invité des Amis de Guillaume Budé. Sa devise : « Noli altum sapere, sed time », c’est-à-dire « ne t’élève point par orgueil, mais crains ». 

À partir de 1526, Jacques Lefèvre d’Étaples est à Blois : le roi François Ier lui confie sa bibliothèque et l’éducation de ses enfants Charles et Madeleine. En 1528, Lefèvre d’Étaples publie le Liber Psalmorum cum tenoribus « imprimé par le désir de très noble adolescent Monseigneur Charles duc d’Angoulême ». L’année suivante l’humaniste publie une Grammatographia, une grammaire latine dédiée à Madeleine de France.

 

Portrait de Madeleine de France, en 1536, par Corneille de Lyon. Source : Marie de Guise-Lorraine 1515 - 2015.

 

Cette grammaire s’ouvre par une préface signée de l’imprimeur Simon de Colines : « De même que grâce à ces descriptions générales du monde qu'on appelle cosmographies, n'importe qui très rapidement apprend à connaître le monde entier, tandis qu'en parcourant les livres il ne serait pas certain d'y arriver, même en y consacrant énormément de temps, de la même façon, cette Grammatographia nous permettra de voir toute la grammaire en peu de temps. »

 

L’objectif est ambitieux et le moyen novateur : Lefèvre d’Étaples, grâce à son imprimeur, propose un système de poster pour compléter son ouvrage. « Les formes grammaticales générales sont assemblées sur de grandes feuilles qu’on peut attacher aux murs, chez soi, dans des lieux réservés à l’étude. De la sorte, les étudiants les ont devant les yeux, jusqu’au moment où ces formes sont absorbées par l’esprit et s’y fixent intensément. Elles sont également regroupées dans le livre, en même temps que des formes et des tables grammaticales spéciales. » (Jeanne Veyrin-Forrer, « Simon de Colines, imprimeur de Lefèvre d’Étaples », in actes du colloque Jacques Lefèvre d’Étaples publiés sous la direction de Jean-François Perrot, Paris, Honoré Champion, 1995, p. 112-113)

 

Si des exemplaires de la Grammatographia ont été conservés, il semblerait que malheureusement ces affiches, « ces placards » (Ibid., p. 113), ne l’aient pas été. Le livre permet de voir les particularités de l’enseignement de Lefèvre : il n’hésite pas à mettre des traductions en français et à proposer des moyens mnémotechniques pour retenir la grammaire. Il fait aussi ajouter – grâce au savoir-faire de l’imprimeur – des points rouges et des points noirs. « Les points rouges placés devant les substantifs et les adjectifs désignent […] les types de déclinaisons. […] faute d’autre couleur, les points noirs ont […] une double fonction : placés devant les verbes, ils indiquent […] les types de conjugaisons, mais placés sous les cas des substantifs et sous les personnes des verbes, ils signifient seulement la similitude d’une ou plusieurs lettres avec celles de la ligne supérieure, soit pour le singulier, soit pour le pluriel (à l’instar d’un simple tiret). » Il faut savoir que l’emploi des deux couleurs nécessitait un double passage sous la presse et donc un travail, en amont, entre l’auteur et l’imprimeur…

 

Simon de Colines affirme dans préface que celui qui étudie pendant un an avec cette grammaire en apprendra plus que « ceux qui s’entraînent pendant six ans dans les joutes littéraires » (Ibid., p. 113). Nous n’avons malheureusement pas de traces de l’efficacité de la méthode. Cependant le livre dut être un succès puisqu’en 1533, Simon de Colines propose une deuxième édition à ces clients, « preuve que l’ouvrage ne manqua pas d’utilisateurs » (Ibid., p. 117).

 

Jacques Lefèvre d’Étaples complète sa grammaire avec un dialogue latin qui en donne les codes (Clauis tesserarum grammatograhiae). Cet opuscule met en scène Madeleine de France, laquelle – sous le nom de Domina – explique à une amie, Arétuse, comment se servir de la Grammatographia.

 

La prochaine chronique restera dans le thème de la pédagogie et nous verrons comment Lefèvre d’Étaples envisageait l’éducation des élèves. « Pour profiter à tous, de quelque condition que soient. »


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