Orphée

Pourquoi, dans la forêt, tous les animaux suivent le pâle Tamino ? Pourquoi tous les arbres abaissent-ils leur feuillage pour l’écouter ?

 

 

Le son de sa flûte est enchanté. En lui prêtant l’instrument dionysiaque par excellence, Mozart a peut-être tenté de le sauver du sort de son modèle : Orphée, dont Apollinaire lui aussi chante le cortège, mais auquel il préfère laisser sa lyre pour que, comme dans la légende, il soit déchiré, assassiné par la furie de l’incompréhension. Orphée le charmeur, Orphée le poète, devenu cinéaste chez Cocteau, Orphée l’annonciateur du dieu biblique comme le croit encore ce même Apollinaire. Même décapitée, sa tête ne cesse de chanter. Que nous annonce-t-elle aujourd’hui ? La promesse que la culture n’a pas perdu toute force de transformation et de régénérescence du public comme l’espère un groupe d’institutrices qui lui empruntent son nom ? La permanence, dans une société où pourtant plus rien n’est caché, d’un certain goût pour le mystère comme le rappelle prosaïquement l’entreprise formant des visiteurs secrets qui s’est également dotée du nom d’Orphée, l’initiateur ? Sa tête nous chante peut-être cette dernière leçon : ne te retourne pas. Lorsque tu auras traversé les Enfers, séduit leurs maîtres et persuade leurs gardiens de te rendre l’objet de ton désir, ton Eurydice ; lorsque tous tes efforts t’auront permis de l’obtenir et que tu seras en chemin pour le ramener vers la lumière, ne te retourne pas pour vérifier qu’il est bien là. Il est bien là. C’est lui qui t’anime. Mais si tu te retournes avant d’avoir parcouru ta route jusqu’au bout, il sera perdu pour toujours. Chercher à regarder son bonheur le fait s’évanouir. Tenter de le mener vers la lumière permet d’avancer. Poursuis ton chemin confiant. Orphée t’accompagne de son chant.

 

 

 

 

Agrégée de lettres classiques et docteur en histoire de la philosophie, Fabienne Jourdan a enseigné la langue, la littérature et la philosophie grecques anciennes aux universités Paris-I-Sorbonne et Paris-X-Nanterre (2002-2007) et est chargée de recherche au CNRS depuis 2008. Elle travaille actuellement sur le médioplatonisme. Elle est l’auteur d’une traduction commentée du Papyrus de Derveni (Les Belles Lettres, 2003), d’articles sur l’usage des mythes d’Orphée et de Dionysos dans le platonisme et la littérature chrétienne, d’Orphée et les chrétiens, I : Du repoussoir au préfigurateur du Christ (Les Belles Lettres, 2010), Orphée et les Chrétiens, II : Pourquoi Orphée ? (Les Belles Lettres, 2011), ainsi que le  Poème judéo-hellénistique attribué à Orphée (Les Belles Lettres, 2010).