Retour vers le futur - Les Enfers à l’antenne

Qu’est-ce que le futur pour un Grec ou un Romain ? Quel sens l’avenir avait-il dans l’Antiquité ? Tous les quinze jours, la jeune Louise Routier-Guillemot propose un texte où les hommes du passé ont imaginé ce qui les attendrait.

 

Mesdames mesdemoiselles messieurs, avez-vous du cran et une combinaison ignifugée ? Aujourdhui notre enquête vous replonge dans cette drôle de plaine dair et de nuit, où passe un fleuve en feu ; vous y êtes allés déjà, et vous suiviez Énée. Allons rencontrer maintenant lun des plus grands parleurs de Rome, maître ès divination et art de passer un grappin dans le chaos de lavenir. Il sappelle Cicéron.

Le rendez-vous est dans l’antichambre des Enfers. Nous n’y serons pas seuls, mais si les ombres nous frôlent froidement elles sont muettes et n’emportent rien de nos paroles ; à part les mots seulement et elles ne les comprennent pas. Leurs mains sont vides comme si elles ne portaient aucune image ; elles en portent pourtant mais toute leur force d’allégorie est dans leur visage. Le reste du corps est le même, le corps ne compte pas. Les visages disent, l’un les Larmes, l’autre le Souci, l’un c’est la Maladie l’autre la Vieillesse, et puis cette autre a les yeux pleins de Crainte et coude à coude la Faim attend.

Sous l’arbre où chaque feuille est un rêve sans personnage, un ombre un peu plus nette que les autres effeuille une couronne.

Nous nous approchons.

« Ave », dit l’ombre en tournant la tête vers nous.

C’est une ombre polie ; d’ailleurs, éclairée par les lueurs du Pyriphlégéthon elle ne ressemble pas du tout à une ombre, mais à un homme de soixante-trois ou soixante-quatre ans, de taille moyenne, et tout à fait l’air de quelqu’un qui vient de dîner avec ses amis. Il a le front haut, le nez droit et toutes sortes de choses très estimables, avec les lèvres plus prononcées peut-être qu’on ne croit d’abord, et il ne faudrait pas trop se forcer pour dire qu’il a les mains potelées. C’est Cicéron l’Arpinate, le grand escrimeur du forum, l’orateur romain par excellence, et philosophe à ses heures perdues.

« Ave », répondons-nous avec révérence, au sens propre et au sens figuré.

Mais pour Cicéron, il n’y a plus de différence entre le sens propre et le sens figuré. La mauvaise nouvelle, c’est qu’il est mort. Il est même très mort, mais cela ne l’empêche pas d’avoir de la conversation. Lorsque nous l’avons contacté, il a tout de suite accepté. Nous espérons d’ailleurs que vous voudrez bien nous accorder toute votre indulgence pour la traduction de cet entretien ; imaginez au-dessous le rythme latin des clausules et des périodes. Et maintenant place au verbe.

Retour vers le futur :

— Comment allez-vous, Marcus Tullius ?

 

Cicéron :

— Je suis mort, je ne vais pas beaucoup. Mais on n’est pas si mal ici. On m’a recollé la tête et les mains que ce gougnafier de Marc-Antoine avait fait exposer sur la grande tribune du Forum. Vous savez que je n’ai jamais pu le voir en peinture celui-là, eh bien ! j’avais raison. Enfin ils ont de très bons chirurgiens aux Enfers et ils ne tuent jamais leurs patients.

 

RVLF :

— En somme, l’avenir est radieux ?

 

Cicéron :

— L’avenir, l’avenir… c’est comme l’azur, c’est un bon et beau mot qu’on ne voit pas beaucoup par ici. Enfin, si je veux être un peu conséquent, je ne devrais pas dire une chose pareille. J’ai rebattu les oreilles de Quintus avec le problème de l’éternité… vous connaissez Quintus, c’est mon frangin ; il est à l’envers des pissenlits comme moi, mais il vient rarement par ici. C’est assez inhospitalier au premier abord, mais on s’y fait ; les ombres ne sont pas gênantes, elles vont et elles viennent et si vous en attrapez une au vol vous pouvez lui faire la conversation, c’est vous qui parlerez bien sûr. (Il appuie sa tête en arrière contre le tronc de larbre aux rêves.) Maintenant je vis dans un pays de figures. Je ne suis pas une allégorie mais les mots de mes discours sont dans cette plaine autant des êtres que moi. (Il songe.) Vous me connaissez bien ? Je veux dire, dans la région du temps où vous habitez, savez-vous qui je suis ?

 

RVLF :

— Si on vous connaît ! Mais on ne connaît que vous. Cicéron ci, Cicéron là… le futur ne vous a pas oublié. D’ailleurs si vous vouliez bien (ça vous prendrait un instant) nous signer un petit autographe ?

 

Cicéron :

— Mais bien sûr ! Ce n’est pas tous les jours. À quel nom ?

 

RVLF :

— Mettez « aux humains du XXIe siècle », ce sera très bien.

 

Cicéron (écrivant sur un rouleau) :

— Aux humains… du… XXIe siècle, et voilà. Fichtre ! Je ne sais pas d’où vous comptez, mais ça commence à faire. Si je comprends bien, vous n’avez pas encore vu le terme de la Grande Année ? Vous savez, la Grande Année, celle qui mesure l’âge du monde, l’année dont chaque jour fait pour nous plusieurs siècles… et à la fin tout finira en flammes.

 

RVLF :

— Non, pas encore, c’est l’Arlésienne.

 

Cicéron :

— Ça ne m’étonne pas. Le temps est long, vous savez ! C’est ça, l’éternité. (Il se gratte le nez) Vous avez un air déçu. Vous trouvez ça un peu plat ? Oh, ce n’est pas du Platon ; je ne suis qu’un Romain… (rire un peu fat) Ne cherchez pas de métaphysique là-dedans, le futur s’étend à perte de vue et voilà ce que c’est que l’éternité, c’est une durée infinie, illimitée, et le temps court plus loin que le plus lointain des jours jamais écrits sur le calendrier des fous et des voyageurs des temps et des enfers, si loin que moi-même je ne serai plus un souvenir et mon ombre sera usée comme… (Il hésite, puis il soupire) Vous le voyez bien. Je vieillis. Ou je suis mort… Mon charme sur les mots n’agit plus. Je ne sais pas, mais alors franchement pas comment achever cette comparaison.

 

RVLF :

— Marcus Tullius, vous ne seriez pas un peu morose ?

 

Cicéron :

— Du tout. Je suis un peu sinistre après la cena, mais forcément, avec des allégories pour convives. Chaque soir, vol-au-vent, soufflé, tout pour me rappeler que je suis une ombre, un léger dérangement d’air. (Il rêve) — J’ai tout le temps devant moi.

 

RVLF :

— Et comment est-ce, l’éternité ?

 

Cicéron :

— C’est comme l’avenir, mais en plus long. C’est un peu ennuyeux, vous verrez. J’aurais le temps, je crois, de contempler l’univers, mais la vue n’est pas terrible d’ici. Non, c’est là-haut que je l’ai entrevu avec le plus de clarté, je veux dire l’univers, et la clarté c’était dans les batailles, dans les tumultes, de grands éclairs nous faisaient les yeux fous et on ne savait pas si c’était la mort ou l’avenir qui se commençait…

 

RVLF :

— Tiens ! Vous avez mené des batailles ?

 

Cicéron ;

— Si vous voulez dire : avez-vous découpé en parallélépipèdes et en rhombes des adversaires féroces, après des semaines de marche forcée, sans même se changer pour dîner ? — alors ! non. J’ai bataillé oui, comme tout le monde, j’ai voulu être Marcus, Tullius et Cicéron. Mais je suis un peu lâche, enfin, j’étais. Je voulais rester en vie et c’est une très haute idée, haute, déjà, pour y grimper dans un donjon pour voir venir le vent, et les navires…

 

RVLF :

— Vous ne parlez pas du futur.

 

Cicéron :

— Hé là ! Ce n’est pas parce qu’on vient du… comment dites-vous ? du Vintéünième-Siècle (que c’est laid à dire !), que l’on connaît quelque chose au futur. Vous prenez votre présent pour la limite. C’est comme le bord du regard, au coin des yeux, une ligne qui tremble et sans fixer son contour vous savez qu’elle est là et presque vous la dessineriez dans l’air : c’est ici que s’arrête le temps. Après… bah ! ça se fera. Je disais donc, avant que vous ne m’interrompassiez, que j’étais un lâche. J’ajouterai que cela ne me fait ni chaud ni froid. Est-ce que je vaudrais mieux, si j’avais trucidé tout un tas de pompéiens, ou si, dans l’autre camp, j’étais parti après Pharsale dans la petite barque de Pompée, comme Deiotaros ? (Un temps) Vous dites que vous me connaissez. Moi, je ne vous connais pas. C’est aussi simple.

 

RVLF :

— Que voulez-vous dire ?

 

Cicéron :

— Regardez le rouleau que je vous ai dédicacé.

 

RVLF :

De FatoDe Fato ?! Mince alors. Soit je suis la grande sœur d’Agrippine Major, soit c’est un fragment perdu de votre traité sur le destin. Et je ne suis pas la grande sœur d’Agrippine… mince alors !

 

Cicéron :

— Lisez.

 

RVLF :

— Je lis. « Vois-tu, Quintus, il ne faut pas prendre des vessies pour des lanternes et je dois croire que je ne me suis pas trompé. Mes lanternes à moi ce sont mes mains et ma voix ; je sais que tout ce qui est vrai, tout ce qui a été vrai la été toujours avant même d’être. Avant que d’être mort je veux dire à quelquun une chose vraie pour toujours et depuis toujours, mais quelle chose ? Est-ce que je ne sais pas, moi, mieux que ceux qui vivront, à quel point il est facile de dire : César a gagné ? Et si je dis : César a gagné, alors je pouvais dire avec autant de vérité aux lèvres, lorsque César nexistait même pas et que je savais parler tout juste : César gagnera. Mais César ne voulait rien dire. Et César, aujourdhui, est mort.

Je me suis promené lautre jour dans mon jardin et je me suis demandé si jarriverais à trouver tout cet argent pour la réparation de la pergola. De largent, il y en a, mais je voudrais une pergola très spéciale, une pergola tournante qui ferait passer le soleil dun côté à lautre en cachant tour à tour lun ou lautre morceau du ciel dans ses feuilles.

Cela na rien à voir avec le destin, et tu me dis je n’écoute pas. Laisse-moi parler tout seul et ne m’écoute pas, reste exactement comme tu es avec ce soleil découpé qui ne tourne pas, emprisonné entre les feuilles. Je veux faire tourner le soleil comme une machine volante. Je veux fabriquer une image mobile du temps. Car lui, dont nous parlons, le temps, na rien à nous dire. Il y a dun instant au prochain lespace dun gouffre, et le vertige je ferme les yeux et cest un éclatement d’îles, je mourrai demain, mes mains et ma voix font des constellations séparées. Je me rêve un peu, je mimagine en éclats, en éclats. Dun instant lautre cest dun monde à lautre ; il ny a que la pensée pour les lier peut-être, les lier est encore de trop, faire quils aient lun à lautre quelque chose à se dire. Ma vie future est une presque éternité, presque, si je garde les yeux fixés sur toutes les îles et leurs chenaux, les monstres marins dans le creux de leurs bras. Reste exactement comme tu es, le visage incliné vers le demi-soleil, Quintus, il ny a aucun monstre marin là où tu regardes, nest-ce pas quil ny en a aucun ? Ne m’écoute pas. Ne m’écoute pas. Moi, je sais que je vais mourir, mais toi, tu ne sais pas qui tu es.

Tu ne tattends pas à mentendre parler de la sorte. Tu ne dis rien mais tu t’étonnes, et quest-ce qui lui prend, Marcus, Marcus Tullius ? Je suis toujours le même. Je donne toute ma pensée à être le même, et quand je trahis aussi.

Et puis je repense beaucoup à la pergola. Je mettrai des feuillages serrés, ils piègeront les rayons de soleil à venir. Je les nourrirai. Je leur donnerai de quoi dire. De quoi faire le récit. Ce sera un bon endroit pour travailler. »

 

Nous partons sans un mot, parce qu’il a les yeux fermés. Cicéron pense à la pergola. Il y attrapera ce qui bruisse encore de futur ; et il ne le laissera pas s’enfuir jusqu’à l’avoir débarrassé de toute éternité. Le rêve de Cicéron se transforme contre lui-même ; il voudrait que le temps comme avant soit fragile, il voudrait soudain que tout soit fragile et rien de fait. Cicéron est Cicéron et il ne sait pas encore ce que cela veut dire. Mais alors que nous nous éloignons il n’est plus seul et une à une les figures s’approchent et tournent vers lui leurs visages d’allégorie et de sollicitude. Il leur sourit.

Bien sûr il nous a oubliés. Il n’y a pas de place pour nous dans sa pergola ; très loin déjà, Cicéron parle de sa pergola. Il parle aux allégories et aux noms peuplant la plaine, où le Pyriphlégéthon brûle et passe sans bruit.

 

Louise Routier-Guillemot

 

 

Sources

 

Cicéron, Du Destin, texte établi et traduit par Albert Yon, Les Belles Lettres, C.U.F., Paris, 2008.

Cicéron, De la Divination, trad. Gérard Freyburger et John Scheid, Les Belles Lettres, coll. La Roue à Livres, Paris, 1992.

Virgile, l’Énéide, t.2, texte établi et traduit par Jacques Perret, Les Belles Lettres, C.U.F., Paris, 2018.

 

Pierre Boyancé, Études sur le Songe de Scipion, Feret et Fils, Bordeaux, 1936.

Matthew Fox, Ciceros Philosophy of History, Oxford University Press, 2007.

Sabine Luciani, Temps et éternité dans l’œuvre philosophique de Cicéron, Paris, PUPS, 2010.

 

Peintures du « jardin de Livie », Musée national romain.


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