Athanase déconfiné

En une fraction de semaines, près de 2 milliards d’individus se retrouvent reclus de force chez eux pour mener une vie d’ascèse ou d’anachorète, mais en pleine société. Comme phénomène global, ce retrait imposé de toute vie sociale ressort de pratiques spirituelles, avant toute fonction sanitaire. Les débuts du christianisme ont connu ces figures de la vie érémitique, ces « hommes ivres de Dieu » (J. Lacarrière), dans le désert de l’Égypte, ont marqué leur prédilection pour un repli sur soi-même, des expériences souveraines aux confins des sables, dans le renoncement et la solitude. Telle fut la décision d’Antoine qui s’enfonça dans le désert à 35 ans, de 286 à 305, pour s’y enfermer.

 

 

 

Puis, une autre fois, ce n’est plus une apparence, mais de l’or véritable qu’il vit jeté sur la route, tandis qu’il s’éloignait. Ou bien c’était l’Ennemi qui le lui avait  montré, ou bien quelque puissance supérieure qui voulait exercer l’athlète et montrer au diable que même des richesses véritables le laissaient froid. Lui-même n’en a rien dit et nous n’en savons rien, nous non plus, sinon que c’était manifestement de l’or. Antoine s’étonna de la quantité, et comme s’il sautait au-dessus d’un feu, le dépassa si vite qu’il ne se retourna même pas, mais hâta tellement sa course que le lieu resta caché et ignoré. De plus en plus ferme en son dessein, il s’élança vers la montagne. Il trouva, au-delà du fleuve, un fort, désert et, avec le temps, plein de reptiles. Il s’y établit et en fit sa demeure. Les reptiles battirent aussitôt en retraite comme si quelqu’un les poursuivait. Quant à lui, il ferma l’entrée et mit de côté du pain pour six mois-les Thébains ont cette coutume, et souvent ces pains se conservent même toute une année. Puis, ayant de l’eau à l’intérieur, comme s’il était descendu au fond d’un sanctuaire, il resta seul à l’intérieur de l’ermitage, sans sortir lui-même ni voir personne de ceux qui venaient. Il s’adonna longtemps ainsi à l’ascèse, recevant du pain deux fois par an uniquement d’en haut, par le toit.

 

Athanase d’Alexandrie, Vie d’Antoine, ch. 12, Traduction par G. J. M. Bartelink, Les Éditions du Cerf, 1994

 

 

 

Saint Athanase, Évêque d’Alexandrie de 326 à 372, dans la biographie qu’il lui a composée, seul texte contemporain du saint, ne souscrit pas tant au genre de la biographie qu’à celui de l’arétologie (discours édifiant), qui répondait à des règles de composition littéraire précises. Il s’agissait de composer un modèle idéal de comportement, dans la lignée des vies de sages des siècles antérieurs. Si Saint Antoine fut considéré de son vivant comme un saint thaumaturge, il fit choix du désert parce que, dans ce lieu inhospitalier et torride où l’existence normale n’a pas cours, l’homme y est nu, pris entre la terre et le ciel, au milieu de « l’inhumain », c’est-à-dire des créatures autres que des hommes (anges et démons). Dans le désert, nul ne survit s’il n’est aidé par Dieu. C’est que l’ascèse est une discipline mentale autant qu’un exercice du corps. Jeûnes, austérités, nuits sans sommeil ne pouvaient se vivre que dans l’enfermement et le confinement. Les témoins d’alors nommèrent ces ascètes les athlètes de l’exil. Leur séjour au désert n’était cependant que passager, bien que, dans le cas d’Antoine, ce départ prenait un sens tout différent car c’est moins la réalité concrète du désert qui l’attirait que sa réalité symbolique.

Puissions-nous, dans 5 semaines, ne pas sortir de notre confinement en fantômes hirsutes, ombres dépenaillées, leurres d’être humains.

 

Christelle Laizé et Philippe Guisard, mars 2020


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