Cascades et cataractes de sens

                     De la nature à la médecine par Michel Casevitz

Dans les circonstances extraordinaires, il faut penser aux petits problèmes, simples et quotidiens, pour retrouver le contact immédiat avec la nature et tenter d’oublier l’inquiétude. Parlons un peu de l’inquiétude de l’âge, exacerbée en ce temps de pandémie. Ainsi, en ce temps de confinement, l’âge des personnes en cause, patients sains ou malades, est constamment souligné par les commentateurs : dans le public, les vieilles gens sont souvent traitées comme un problème particulier et montrées comme sujets plus à risques (effectivement il y a avec elles risque de complications)  et impatients (puisqu’ils supporteraient mal les règles de confinement). On affirme que les malades le plus gravement atteints sont en majorité âgés de 60 à 80 ans, les statistiques ayant tendance à ne pas compter au-delà de 80 (est-ce ainsi que fonctionne leur logiciel ?) et on oublie les octogénaires qui ont dépassé les 80 ans révolus, sans compter les nonagénaires …). Dans la rubrique « actualités » du journal de Montréal La Presse + (journal qui a abandonné le papier pour ne plus publier qu’en ligne), daté du vendredi 27 mars 2020, on a remarqué l’article d’Isabelle Hachey, intitulé Lâchez les vieux : on y lit que, en plein air, les gens « normaux » (âgés de moins de 70 ans !) reprochent aux vieux, en paroles ou en regards, d’être sortis de leur lieu de confinement, faisant risquer aux autres la contamination. On se permet d’accuser le vieux de l’être et de « ne pas se cloîtrer… de se montrer à l’air libre sans être accompagné : il se sent « pestiféré », bien qu’il soit « en pleine santé » : « au Québec la chasse aux vieux est ouverte... En ce moment, c’est trop lourd à porter, d’être vieux. » La ponctuation pourrait être pire : on dit en fait au Québec : Lâchez, les vieux !, on leur demanderait tout de go d’abandonner… la vie pour laisser vivre les autres. Et, au Texas, le lieutenant-gouverneur a tout bonnement demandé aux vieux de se sacrifier, pour sauver l’économie américaine… Et, implicitement, peu s’en faut qu’on entende les mêmes reproches en France…

Pourtant les vieux furent des jeunes et les jeunes seront des vieux, comme Lapalisse était vivant un quart d’heure avant sa mort. Aussi bien aujourd’hui, examinons un problème et un mot qui sont pour tous les âges, à commencer par le dernier…

Un vieux mot grec est passé tel quel – à peu près - en français (depuis le 15èmesiècle) après transition par le latin cataracta. Καταράκτης, -ου [kataraktès, -ou] est un adjectif ou substantif composé (masculin),  signifiant « qui se précipite, qui fond sur » (préfixe kata- « de haut en bas» et verbe rassô, attique rattô« se jeter sur »). Il qualifie une pluie violente, une pente abrupte, il désigne une chute d’eau, une herse qui s’abat, une porte qui se ferme, une écluse, etc., mais aussi un faucon, rapace qui fond sur sa proie. En français, la cataracte, mot attesté depuis le 14ème siècle (le mot est féminin à cause du latin cataracta,-ae), désigne couramment la chute d’eau et fait penser aussitôt  aux cataractes du Nil, puis à celles d’autres cours d’eau, plus ou moins abondantes, plus ou moins hautes, plus ou moins fracassantes. Le mot désigne encore, continuant une expression de la Bible (Septante, Genèse, 7,11 et 8, 2 ; Malachie, 3, 10 ; variante dans Règnes 4, 7, 2 et 19), les eaux du ciel, prêtes à se déverser sur la terre (on trouve les cataractes du ciel chez Stendhal dans Lamiel, éd. H. Martineau, Paris, 1937, repr. 1968, p. 193). Dès l’époque byzantine (dans un traité sur les faucons, -l’Orneosophium, § 60 -, attribué au médecin et vétérinaire Demetrios Pepagômenos, peut-être du 13èmesiècle, ou plus tard), la cataracte désigne aussi au sens figuré une maladie de l’oeil : comme si un voile s’abattait et obscurcissait peu à peu la vue. La cataracte chez les humains est une maladie de l’âge caractérisée par l’opacification progressive du cristallin et l’opération est devenue banale grâce à la phacoémulsification(fragmentation du cristallin par ultrasons), avant aspiration hors chambre postérieure de la capsule, puis placement d’un implant de cristallin); phaco- provient du grec φάκος, -ου[phacos,-ou], masculin, signifiant lentille (dans tous les sens) et aujourd’hui, en ophtalmologie, « cristallin. » L’émulsification (mot attesté depuis 1932, cf. Trésor de la langue française  informatisé [TLF], s.u. émulsifier, synonyme rare de émulsionner) est la fabrication en deux phases d’une essence, d’une huile, dans divers domaines techniques ; le mot provient du participe passé emulsus,-a,-um du verbe latin emulgeo,-es, ere « extraire » (composé du préfixe e(x) « hors de » et du verbe mulgeo « traire »).

La cataracte est naturelle (tandis que la cascade est soit naturelle soit artificielle), qu’elle désigne une chute d’eau qui pose problème au navigateur, ou un obscurcissement de la vue animale ou humaine. La vieillesse n’est pas hors sujet pour qui s’intéresse à la vie naturelle…

6 avril 2020

 

 


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