Chroniques anachroniques - L’automne est morte souviens t’en / nous ne nous verrons plus sur terre…

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

 

Indien ou pas, l’été glisse toujours insensiblement à notre grand dam et notre grande tristesse vers la morosité automnale que l’on pare volontiers, pour s’en consoler, des couleurs du passage. Ce type de phénomènes dans l’Antiquité a reçu l’explication narrative, comme souvent, du mythe. En ce IVe siècle où la culture païenne brille de ses derniers feux face à l’influence consolidée chrétienne, le poète et païen convaincu Claudien, après la parenthèse anti-chrétienne d’un Julien l’Apostat, nous offre une version sublime et baroque de la venue de l’automne sous la forme du rapt de Proserpine.

 

Protinus effuso laetam se fingere risu

nec semel amplecti nomenque iterare sororis

et dura de matre queri, quae tale recessu

maluerit damnare decus uetitamque dearum

colloquio patriis procul amandauerit astris.

215 Nostra rudis gaudere malis et nectare largo

instaurare dapes. Nunc arma habitumque Dianae

induitur digitisque attemptat mollibus arcum ;

nunc crinita iubis galeam laudante Minerua,

inplet et ingentem clipeum gestare laborat.

Prima Venus campos Aetnaeaque rura maligno

ingerit adflatu. Vicinos callida flores

ingeminat meritumque loci uelut inscia quaerit

nec credit, quod bruma rosas innoxia seruet,

quod gelidi rubeant alieno germine menses,

225uerna nec iratum timeant uirgulta Bootem.

Dum loca miratur, studio dum flagrat eundi,

persuadet. Teneris heu lubrica moribus aetas !

Quos ego nequicquam planctus, quas inrita fudi

ore preces ! Ruit ilia tamen confisa sororum

230praesidio ; famulae longo post ordine Nymphae.

Itur in aeterno uestitos gramine colles

et prima sub luce legunt, cum rore serenus

albet ager sparsosque bibunt uiolaria succos.

Sed postquam medio sol altior institit axi,

235ecce polum nox foeda rapit tremefactaque nutat

insula cornipedum pulsu strepituque rotarum.

Nosse nec aurigam licuit, seu mortifer ille

seu Mors ipsa fuit. Liuor permanat in herbas ;

deficiunt rivi ; squalent rubigine prata

240et nihil afflatum uiuit : pallere ligustra,

expirare rosas, decrescere lilia uidi.

Vt rauco reduces tractu detorsit habenas,

nox sua prosequitur currum, lux redditur orbi ;

Persephone nusquam. Voto rediere peracto

245nec mansere deae.

 

Aussitôt, sous une joie feinte, avec des flots de rire,

Sans cesse elle l’embrasse et l’appelle sa sœur ;

Elle se plaint d’une mère si dure, qui a préféré condamner

Au secret un tel charme, et qui, en interdisant la compagnie

Des déesses, l’avait reléguée loin des astres de son père.

Naïve, notre enfant se réjouit de ce qui sera son malheur ;

On dresse des banquets avec force nectar. Tantôt elle revêt l’habit

Et les armes de Diane, essaie son arc de ses doigts délicats.

Tantôt, coiffée d’une crinière, sa tête emplit le casque

Sous les compliments de Minerve ; elle peine à porter l’immense bouclier.

La première, Vénus, par une mal inspiration suggère

Les prés rustiques de l’Etna. La rouée multiplie les fleurs

Des environs, feint l’ignorance, s’enquiert des mérites du lieu.

Elle ne croit pas que l’hiver, sans nuire, y préserve les roses,

Que les mois de gel y rougissent de la flore d’un autre mois,

Ni que les pousses du printemps n’y redoutent pas l’ire du Bouvier.

Son admiration pour l’endroit, son brûlant désir d’y aller

Convainquent. Comme trébuche, hélas ! la jeunesse au cœur tendre !

Quelles plaintes pour rien, quelles prières a déversées en vain

Ma bouche ! Pourtant elle s’élance, sûre de l’appui de ses sœurs ;

Derrière suit le long cortège des Nymphes, ses servantes.

On va sur les collines vêtues d’un éternel gazon

Et l’on cueille aux premiers rayons, quand la terre paisible

Est fraîche de rosée et que la violette boit des gouttes éparses.

Mais, quand le soleil au plus haut atteignit le milieu de l’axe,

Voici qu’une hideuse nuit nous dérobe le ciel : l’île chancelle,

Tremble sous le bruit des coursiers et la poussée des roues.

On ne put connaître l’aurige, soit qu’il portât la mort,

Soit qu’il fût la Mort elle-même. La pâleur se répand sur l’herbe ;

Les ruisseaux se tarissent, les prés s’assombrissent de rouille ;

Son souffle tue tout ce qu’il touche ; j’ai vu les troènes pâlir,

Les roses expirer et décroître les lys.

Quand d’une traction rauque il eut tourné ses rênes pour repartir,

Le char est suivi par sa nuit, la lumière est rendue au monde ;

Mais plus de Proserpine. Le vœu accompli, les déesses

Sont parties sans attendre.

Claudien, Le Rapt de Proserpine, III, 210-245

Texte établi et traduit par Jean-Louis Charlet, Paris, Les Belles Lettres, 1991

 

La trame allégorique est assez claire puisque Proserpine, au moment de son rapt, se trouve au milieu d’un cortège de nymphes, divinités féminines de la nature, qui doublent un cadre naturel idyllique. De toute évidence, l’automne est perçu et pensé comme une suppression, un arrachement, une catabase, un mouvement vers la mort. Le nom Dé-méter, mère de Properpine, serait d’ailleurs formé sur un premier terme da/dè, nom de la terre. Cet épisode n’est que la première séquence d’un mythe qui précèdera le retour sur terre de Proserpine cherchée par la Cronide Déméter, support des bienfaisants Mystères d’Éleusis. Le sacrifice de cette vierge est en effet la caution nécessaire pour maintenir l’équilibre et l’harmonie du cosmos. Il faut relever une sensibilité particulière à la traduction extrêmement florale de ce fait saisonnier, Proserpine devenant rose cueillie par l’amoureux Pluton. Rose éphémère du temps ; rose mystère de la nature ; rose mystère de l’amour, chère à notre culture occidentale.

« La rose est sans pourquoi »…

 

 


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