Chroniques anachroniques - Peinture du visage, peinture de guerre ?

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Maintenant que les masques tombent avec l’été, les femmes peuvent arborer les couleurs de leur visage, un autre masque. La cosmétique est vieille comme le monde et l’archéologie égyptienne et romaine le confirme. Baudelaire a idéalisé ce paraître magique et imaginaire, ce charme de l’idole féminine qui « doit se dorer pour être adorée ». Qu’est-ce que les Anciens voyaient dans cette peinture du visage ? Quelle en était la valeur anthropologique ? Ovide, dans ses techniques de drague, nous a finalement laissé un des seuls traités de cosmétique de l’Antiquité, haut en couleurs.

Quam paene admonui, ne trux caper iret in alas

Neue forent duris aspera crura pilis!

195 Sed non Caucasea doceo de rupe puellas,

Quaeque bibant undas, Myse Caice, tuas.

Quid, si praecipiam ne fuscet inertia dentes

Oraque suscepta mane lauentur aqua?

Scitis et inducta candorem quaerere creta ;

200 Sanguine quae uero non rubet, arte rubet.

Arte supercilii confinia nuda repletis,

Paruaque sinceras uelat aluta genas.

Nec pudor est oculos tenui signare fauilla,

Vel prope te nato, lucide Cydne, croco.

205 Est mihi, quo dixi uestrae medicamina formae,

Paruus, sed cura grande, libellus, opus :

Hinc quoque praesidium laesae petitote figurae.

Non est pro uestris ars mea rebus iners.

J’ai été sur le point de vous avertir qu’un bouc farouche ne devait pas loger sous vos aisselles et que vos jambes ne devaient pas être hérissées de poils rudes. Mais mes leçons ne s’adressent pas aux jeunes filles qui vivent sur les rochers du Caucase ou qui boivent tes eaux, Caïque de Mysie. Ce serait comme vous recommander de ne point laisser, par négligence, noircir vos dents et de vous laver, chaque matin, le visage à votre table de toilette. Vous savez aussi vous donner un teint éclatant en appliquant du fard ; celle dont le sang ne fait pas rougir naturellement la peau la fait rougir artificiellement. Vous savez remplir artificiellement l’intervalle qui sépare les sourcils et le cosmétique voile le teint naturel de vos joues. Et vous ne rougissez pas de marquer le tour des yeux avec de la cendre fine ou avec le safran qui naît sur tes rives, limpide Cydnus. Sur les moyens de vous embellir j’ai composé un traité ; il est court, mais c’est une œuvre importante par le soin que j’y ai donné. Vous pourrez y chercher également des secours contre les outrages faits à votre figure : rien de ce qui vous intéresse ne laisse mon art indifférent.

Ovide, L’art d’aimer, III, v193-v208, texte établi et traduit par H. Bornecque, Paris, Les Belles Lettres, 2002

 

Si à l’heure actuelle les canons esthétiques prônent des effets subtils et équilibrés sur le visage féminin, telle une peinture, l’Antiquité privilégiait les contrastes, soulignant le tracé et le modelé du visage. Cette conception se réalisait dans le recours à des couleurs marquées : le blanc recouvrait le visage de manière uniforme, jusqu’au XVIIIe s., tel un plâtre, dans une recherche de luminosité et d’éclat. Les sourcils étoffés et noirs faisaient paraître le front plus petit. Le rouge criard des joues et des lèvres, ainsi que les cheveux blonds, bruns ou noirs, rehaussaient l’ensemble. Les matières utilisées ne recevraient certes pas de certification Yuka : le blanc de plomb, appelé aussi céruse (idéal pour un cancer !), hérité des Grecs, était utilisé pour le maquillage comme pour la fresque ! On pouvait lui substituer des argiles blanches, de la craie ou du plâtre (idéal pour l’hydratation !). La suie ou le noir de fumée (pas du tout waterproof !) servaient comme fard pour le dessin des sourcils, ou encore des feuilles de pin brûlées, ou encore le stimmi (à base de galène= sulfure de plomb) dont parle Pline l’Ancien (Histoire naturelle, 33, 102), tous ingrédients un peu trop naturels, pour un effet un peu trop artificiel à notre goût.

À ce titre, il est intéressant de voir les valeurs, la lecture et le parcours culturel du maquillage des lèvres, une des zones érotiques du visage (avec les yeux et les cheveux). Apanage de l’élite dans l’Égypte ancienne, le rouge à lèvres révélait le statut de prostituée dans la Grèce antique ; signe de commerce avec le diable au Moyen Âge, et de mœurs sexuelles scandaleuses, c’est au début du XXe s. que le rouge à lèvres se répand dans la population au point de devenir un symbole des mouvements féministes : en 1912, des milliers de suffragettes défilèrent devant le salon new-yorkais d’Elizabeth Arden qui soutint leur cause, en distribuant des tubes de rouges à lèvres aux manifestantes. Le mouvement américain pour le droit de vote des femmes fit de la bouche rouge son emblème, imité par ses homologues étrangers. Identifiant l’esprit du temps, le rouge à lèvres devint ainsi une arme politique : Adolf Hitler détestant le rouge à lèvres, ce dernier devint un signe de patriotisme et d’opposition au fascisme dans les pays alliés.

Apologue : depuis Ovide, transgressif, le rouge à lèvres, n’a donc pas cessé d’être une arme de conquête. Souvenez-en.

 

Christelle Laizé et Philippe Guisard

 

 

 

 

 


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