Chroniques anachroniques - Quel cirque !

À un moment où l’information fuse de toutes parts, il nous a paru intéressant de l’ancrer dans des textes très anciens, afin que l’actualité et l’histoire se miroitent et s’éclairent dans un regard tantôt ou tout ensemble stimulant et amusé, songeur ou inquiet.

Nul n’est sensé ignorer qu’en ce 14 juin débute la coupe du monde de football en Russie. L’engouement médiatique, la frénésie populaire, la récupération commerciale et politique, surchauffant des stades hors norme en ébullition, devant les idoles du ballon rond, ne laissent néanmoins pas la primauté du gigantisme à notre époque. Peut-être a-t-on oublié les liesses plébéiennes de l’Antiquité de Rome. En cette fin du Ier s. apr. J .-C., Pline le Jeune, dont la Correspondance est une mine journalistique, nous plonge dans cet incroyable Circus Maximus, le très grand cirque, édifice sportif où avaient lieu courses de chevaux, de chars, manœuvres militaires, courses à pied, duels, naumachies et dont les capacités d’accueil restent inégalées.

C. PLINIUS CALVISIO SUO S.

Omne hoc tempus inter pugillares ac libellos iucundissima quiete transmisi. « Quemadmodum » inquis « in urbe potuisti? » Circenses erant, quo genere spectaculi ne leuissime quidem teneor. Nihil nouum nihil uarium, nihil quod non semel spectasse sufficiat. Quo magis miror tot milia uirorum tam pueriliter identidem cupere currentes equos, insistentes curribus homines uidere. Si tamen aut uelocitate equorum aut hominum arte traherentur, esset ratio non nulla; nunc fauent panno, pannum amant, et si in ipso cursu medioque certamine hic color illuc ille huc transferatur, studium fauorque transibit, et repente agitatores illos equos illos, quos procul noscitant, quorum clamitant nomina relinquent. Tanta gratia tanta auctoritas in una uilissima tunica, mitto apud uulgus, quod uilius tunica, sed apud quosdam graues homines; quos ego cum recordor, in re inani frigida assidua, tam insatiabiliter desidere, capio aliquam uoluptatem, quod hac uoluptate non capior. Ac per hos dies libentissime otium meum in litteris colloco, quos alii otiosissimis occupationibus perdunt. Vale.

 

C. Pline à son cher Calvisius Salut

Tout le temps qui vient de s’écouler, je l’ai passé entre mes tablettes et mes opuscules dans le plus délicieux repos. Comment, dites-vous, serait-ce possible à la ville ? C’étaient les jeux du Cirque, genre de spectacle qui ne me séduit à aucun degré. Là dedans, rien de nouveau, rien de varié, rien qu’il ne soit assez d’avoir vu une fois. Aussi suis-je étonné que tant de milliers d’hommes soient repris de temps en temps, comme de grands enfants, du désir de voir des chevaux lancés à la course, des cochers debout sur des chars. Si encore on s’intéressait soit à la rapidité des chevaux, soit à l’habileté des cochers, ce goût pourrait s’expliquer ; mais c’est l’habit qu’on applaudit, c’est l’habit qu’on aime et si en pleine course et au beau milieu de la lutte, la première couleur passait au second cocher et la seconde au premier, les vœux et les applaudissements changeraient de camp et tout à coup les fameux conducteurs, les fameux chevaux qu’on a l’habitude de reconnaître, dont on ne cesse d’acclamer les noms seraient plantés là. Telle est la faveur, telle est l’importance qu’accordent à une misérable tunique, je ne dis pas la foule plus misérable encore que la tunique, mais certains hommes sérieux. Quand je pense que c’est cet amusement futile, sot, monotone, qui les cloue à leur place, jamais rassasiés, j’éprouve une certaine joie à ne pas éprouver celle-là. Et pendant les jours que nous traversons, je consacre avec beaucoup de plaisir aux lettres les heures oisives, que d’autres perdent aux plus oiseuses occupations. Adieu.

Pline le Jeune, Lettres, IX, 6

Texte établi et traduit par Jean-Marie Guillemin, Les Belles Lettres, 1967

 

L’édifice, situé entre le Palatin et l’Aventin,  avec ses 370 m de long et ses 83m de large, se singularise par un plan rectangulaire avec une extrémité circulaire, occupé en son centre par une spina (l’épine dorsale), bordée de  trois bornes coniques (metae), autour de laquelle les chars devaient effectuer sept tours. La spina reçut diverses ornementations : en 33 av. J.-C, sous Agrippa, sept dauphins de bronze furent ajoutés, en 10 av. J.-C., on y érigea le grand obélisque de Ramsès II (23,70m de haut), provenant d’Héliopolis en Égypte, et celui de Thoutmosis III en 357 apr. J.-C. (32,50 m de haut), mais surtout la cauea, initialement en bois, fut maçonnée sur trois niveaux d’arches. La capacité primitive de 150000 spectateurs se trouvera augmentée par les différentes extensions rendues nécessaires par le succès grandissant des courses. Ainsi, au IVe siècle, la piste du cirque mesurait 621m de long sur 118m de large, et l’on estime que pouvaient y prendre place plus de 350000 spectateurs ! Pline est assez éloquent quant à l’ambiance qui y règne ! Construit dans la première moitié du VIe s. av. J.-C par le roi étrusque Tarquin l’Ancien, le Circus Maximus vit son dernier spectacle ordonné  par un ostrogoth Totila, en 549 apr. J.-C., avant d’être abandonné et de servir de carrière de pierres. Cette longévité, ce gigantisme et ce lieu d’union populaire ne peuvent que susciter notre admiration nostalgique. Si le foot vous ennuie, repassez-vous la fameuse course de chars de Ben-Hur !

 


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